D'une vie 15

Rachid ne travaillait quasiment plus, mais il continuait à fumer son contingent de joints journalier : c’était important pour lui, semblait-il. Le peu d’argent qu’il avait, était consacré à l’achat de l’herbe qu’il consommait seul, ou avec ses copains, mais il gardait toujours de quoi se rouler un joint quand il recevait Véronique le mardi et le vendredi… Le peu de missions d’intérim qu’il faisait lui permettait de tenir plus ou moins. Il payait le loyer en retard et partiellement, il s’alimentait d’un seul repas par jour : d’un kebab, rarement d’autre chose, il ne réglait jamais la facture et il avait des ardoises dans tous les bars où il avait ses habitudes… Une partie de l’argent du loyer était consacrée au remboursement des ardoises qu’il réglait avec parcimonie : il jonglait avec ses dettes comme un trader, ça l’amusait beaucoup.

De toute façon, rien ne l’inquiétait, il gardait une joie de vivre à toute épreuve.

-          Véro ? Il faut que je te parle !

-          Oui, que veux-tu me dire, mon bébé ? Que tu m’aimes ? Moi aussi je t’aime, tu sais…

-          Oui… non ! Soit sérieuse s’il te plait ?

-          Sérieuse ? Que se passe-t-il ? Tu me fais peur.

-          Voilà, j’ai plus un rond pour payer le loyer. Pourrais-tu m’avancer un peu d’argent ? Je te le rendrais dès que j’aurais trouvé du boulot.

-          Ah ! C’est ça ! dit-elle en soupirant. Bien sûr, pas de problème. Combien tu veux ?

-          Trois cents euros, c’est possible ?

En entendant la somme, elle eut un léger mouvement de recul, elle prit le temps de réfléchir quelques secondes puis s’avança vers Rachid pour lui répondre :

-          Oui, c’est possible, mon bébé. Tu les veux pour quand ?

-          Pour vendredi. Le proprio n’arrête pas de me menacer d’expulsion si je ne paie pas dans les plus brefs délais.

-          Ok ! Tu les auras vendredi soir, si tu me fais l’amour comme un lion ce soir.

Rachid ne se fit pas prier. Il convoqua tous les Dieux qu’il connaissait, de Bouddha à Bob Marley, pour l’aider à décupler ses forces et combler convenablement sa petite femme Véronique…Elle jouit plus d’une fois. Elle était au nirvana, manquait plus que la Vierge Marie, gonflée par ses spasmes, mais ça, c’était pour Véro. Pour trois cents euros, il pouvait faire cet effort.

Dès le mercredi soir, elle fit un saut à sa banque et retira l’argent en liquide. Elle ne savait pas pourquoi, mais ça lui donnait un sentiment de fierté. Elle qui était petite et menue, avait l’impression de devenir une grande dame grâce à cette action… La nuque droite et le front haut, s’ajoutaient désormais à son nouveau style de femme libre : un mélange de Christine Ockrent et de Lady Diana.

Son compte en banque était bien approvisionné, surtout le compte collectif. Elle fit un discret virement pour combler le trou, si tant est qu’on puisse rester discret dans un monde où les traces informatiques vous pistent dans les moindres recoins de votre vie…Elle imagina tout de même une raison valable à raconter à Michel en cas d’interrogatoire. Ce qu’il ne manquerait pas de faire.

Rachid reçut ses trois cents euros et honora plus que correctement sa maitresse ce soir-là… Il ne se fit pas prier pour se faire offrir le repas à la Rose de Tunis, en plus de sa prestation du vendredi. Il était heureux Rachid, il vivait une sorte de conte de fée… Véro observait ses moindres gestes pendant qu’elle sirotait un thé à la menthe. Son homme dévorait et engloutissait son couscous : sa grande bouche avalait des portions énormes de semoule et de légumes ; il dépiautait les morceaux de poulet avec les doigts et suçait chaque os jusqu’à ce qu’il ne reste plus une seule fibre de viande dessus. Son appétit sexuel n’avait d’égal que celui pour la nourriture. Il aurait bien arrosé son repas d’une bière ou d’un Ricard, mais il n’y en avait pas dans son boui-boui : ici, c’était halal. Pas grave, dès que Véro partirait, il irait s’en jeter un au bar du coin. Rachid savourait la vie en largeur : comme un ogre.

Mais c’était un ogre aimé par une princesse de supermarché.

Rachid semblait ne jamais être rassasié : il avait toujours faim et réclamait sans cesse, alors que Véro se contentait de peu. Sous son impulsion, elle avait découvert la cuisine orientale et des goûts nouveaux qui la ravissaient… Maryse et sa mère avaient en commun la détestation de tout ce qui ne venait pas de « chez nous », et par mimétisme, Véronique avait banni de sa vie, l’art culinaire des autres pays… Tout comme elle avait changé d’avis sur les Arabes, désormais, elle appréciait encore plus tout ce qui la rapprochait de Rachid. Il aimait la cuisine de chez lui, donc, il n’y avait plus aucun obstacle, à ce qu’elle aussi, puisse l’aimer.

Il la trouvait trop maigre, il fallait qu’elle arrondisse ses hanches. Véronique ne dédaignait plus de manger un ou deux gâteaux en buvant son thé à la menthe, surtout le vendredi soir.

Les séances de sport avaient des effets inattendus, pensa Michel : au lieu de maigrir, Véro commençait à prendre du poids. Au lieu de se sentir mieux, elle était constamment fatiguée. Tout le contraire de ce que c’était censé faire… Véro préférait le sexe au sport, mais elle ne pouvait pas se vanter des exploits de Rachid ni des records d’orgasmes qu’elle battait toutes les semaines. De toute façon, personne ne se souciait de son état chez elle. Pour sa famille, sa lubie sportive finirait bien par retourner dans ses cartons, avec les autres lubies passées.

Elle avait retrouvé le goût des choses, qu’elle avait méprisé par ignorance. Elle n’achetait plus ces magazines qui lui disait comment se conformer, se comporter, parler, dormir, travailler, marcher… Désormais, sa seule agence d’information crédible était Rachid. Elle n’écoutait plus Maryse mais elle adorait tout lui raconter.

Enfin, elle avait mis une main dans l’engrenage : et bien à fond dedans. Toutefois, elle se garda de raconter à Maryse l’histoire des trois cents euros. Les histoires d’argent sont comme les histoires d’amour : elles finissent mal en général. Mais comme du reste, Véronique s’en moquait. Ce qui était fait n’était plus à faire, et ça n’avait plus d’importance, seule l’avenir l’intéressait.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018