D'une vie 19

   Véronique rentrait de plus en plus tard le vendredi soir, mais depuis un certain temps, plus personne ne l’attendait : ce qui l’arrangeait pour dissimuler toute trace… Elle passait d’abord par la buanderie pour y déposer ses vêtements, puis elle remontait vers sa chambre en faisant un détour rapide par la salle de bain… Tout le monde dormait dans la maison, c’était une bonne excuse pour faire le moins de bruit possible. Ensuite, elle se faufilait furtivement dans le lit conjugal, qui ne servait plus que le dimanche matin, le reste du temps, elle pouvait encore y dormir, en essayant de ne pas réveiller Michel.

Si Véronique habitait encore dans sa maison, son esprit, avait depuis longtemps déserté les lieux. Elle hantait la chambre à coucher, elle se faufilait comme un fantôme dans les couloirs la nuit venue. Son temps de présence se limitait au strict minimum… Le plus pénible à supporter était le weekend : il devenait interminable. Quarante-huit heures de torture mentale insupportable. Véronique voyait les heures et les minutes défiler inlassablement, comme si le temps était devenu palpable. Elle aurait pu attraper chaque seconde pour remplir le sablier.

Cette situation commençait à l’effrayer.

Un samedi matin, lors des sempiternelles courses du weekend, elle n’arriva pas à suivre sa liste, rien ne l’inspirait ; tout d’un coup, elle se sentit perdue dans le supermarché. Elle, qui adorait trainer des heures à explorer chaque rayon, n’avait plus qu’une envie, celle de quitter les lieux en courant. Seulement, elle ne le pouvait pas : il fallait suivre Michel et son chariot. Elle se rendit compte que ça ne l’intéressait plus du tout d’organiser le ravitaillement de la maison, de faire le rangement des courses, de s’occuper du bien-être de sa famille. Véronique était loin de tout ça, désormais.

Le meilleur moyen de s’effacer avait été de reprendre les tâches ménagères : elle s’y était résignée… En effet, quand elle était avec son mari, elle en profitait pour se taire, ou alors, quand elle n’avait vraiment pas le choix, elle débitait des banalités qui lui permettaient d’entretenir la conversation et de garder un semblant de vie sociale commune… Elle dialoguait avec ses enfants tout de même, s’inquiétait de leur quotidien, réglait les contingences habituelles : comme une mère attentionnée pouvait l’être…

-          Pauline, le chèque pour la cantine est sur le meuble, à l’entrée. Ne l’oublie pas lundi, s’il te plait. Calvin, tes fringues de foot sont lavées. T’as plus qu’à les ranger. Merci.

-          Maman, tu crois que ça sera possible que je passe le prochain weekend chez ma copine ?

-          Si ton père est d’accord, je ne vois pas ce qui t’empêcherait d’y aller, ma chérie… C’est pour réviser ton bac blanc, n’est-ce pas ?

-          Oui, c’est ça !

Lui, était satisfait de ce revirement de situation, de toute façon, il avait d’autres chats à fouetter, et puis, il avait l’impression que leurs problèmes étaient définitivement réglés.

Au début, l’agacement qu’elle provoquait l’amusait, mais désormais, Véronique se taisait par stratégie : elle avait peur de se trahir. Mentir, était une nécessité, pas sa vraie nature. Elle mentait parce qu’elle ne savait pas encore ce qu’elle voulait. Ses mensonges lui semblaient raisonnables. Elle masquait la vérité, elle oubliait des détails. Elle se souvenait de tout ce qu’elle disait. Elle maîtrisait parfaitement son discours : Maryse avait été une formidable formatrice.

Elle n’avait jamais imaginé une seconde qu’elle pourrait se séparer de Michel, en revanche, elle ne pouvait plus se passer de Rachid : c’était un cruel dilemme. Pourtant, plus le temps passait, et plus elle sentait qu’elle allait devoir faire face à une décision qui s’avérait cruciale pour son avenir.

Elle avait fui une routine pour en retrouver une autre, bien plus excitante… Dès le lundi matin dans son bureau, elle faisait une sorte de debriefing avec Maryse qui tournait toujours autour du même sujet : Rachid !

-          Alors, je suppose que tu as vu ton superman ce week-end ?

-          Maryse ! Non, pas le week-end. Vendredi soir. Fais attention ! On est supposé être ensemble… Oui, on s’est vu. C’était trop bon !

-          Eh bien ! Tu planes littéralement. Je vois que tu t’habitues aux bonnes choses. Franchement, je ne sais pas comment tu fais pour faire ça avec un Arabe, moi je ne pourrais pas, même si c’était un prince saoudien.

-          C’est parce que tu ne connais pas. Il est rustre mais il est très doux… Le dimanche matin quand je suis avec Michel, j’écarte les cuisses et je finis ma nuit en baillant, dit-elle en riant.

-          Tu n’as pas honte de parler de ton mari comme ça ?

-          Je n’ai honte de rien. Je n’ai plus honte du tout ! Il n’a qu’à prendre des leçons avec les prostituées du Bois de Boulogne, elles pourraient lui en apprendre des trucs. Il pourrait inventer, trouver quelque chose de marrant, ben non ! Il est nul au lit … Avant je le faisait par devoir, maintenant je m’en fous, je supporte puis je vais me laver.

Maryse la fixait avec des yeux gourmands tout en sirotant son café. Maryse cultivait un jardin secret qui restait secret pour tout le monde, y compris pour Véronique. Elle ne mêlait jamais les sentiments aux affaires :

-          Je m’ennuie avec Michel. Il me gonfle, tu ne peux pas savoir. J’en ai marre de lui, je ne sais pas quoi faire pour qu’il change. Je crois qu’il ne changera jamais. Il ne m’écoute pas. Il n’y a que son boulot qui compte. Grâce à Rachid, j’oublie tout ça. J’oublie ce monde de minables qui nous entoure.

-          Eh bien ! Tu fais de la philosophie, maintenant ? Tu réfléchis trop. Tu n’en as pas l’habitude… Fais gaffe : à trop s’écouter, on finit par prendre pour argent comptant tout ce qu’on pense.

-          Hein ? Tu te moques de moi ?

-          Mais non ! Mais, où tout cela va-t-il te mener ?

-          Je n’en sais rien. Je m’en fous. Je veux du bonheur, c’est tout ! Ce n’est pas si compliqué à comprendre. Et je crois que je l’ai trouvé.

-          Et ce bonheur s’appelle Rachid !

-          Exactement !

-          Tu me l’as déjà dit la dernière fois : change de disque…

Le Club des Teignes terminait leur debriefing sur ces bonnes paroles, qui les mettaient en joie pour toute la matinée. Le reste de la journée, elles ne s’adressaient que des clins d’œil complices lorsqu’elles se croisaient dans le bâtiment.

Cependant, si les relations entre Rachid et Véronique étaient au beau fixe, leur situation commençait à être secouée par des spasmes qui n’allaient pas tarder à se transformer en secousses sismiques.

Rachid ne travaillait quasiment plus, mais il continuait à fumer son contingent de joints journalier : c’était important pour lui, semblait-il. Le peu d’argent qu’il avait, était consacré à l’achat de l’herbe qu’il consommait seul, ou avec ses copains, mais il gardait toujours de quoi se rouler un joint quand il recevait Véronique le mardi et le vendredi… Le peu de missions d’intérim qu’il faisait lui permettait de tenir plus ou moins. Il payait le loyer en retard et partiellement, il s’alimentait d’un seul repas par jour : d’un kebab, rarement d’autre chose, il ne réglait jamais la facture et il avait des ardoises dans tous les bars où il avait ses habitudes… Une partie de l’argent du loyer était consacrée au remboursement des ardoises qu’il réglait avec parcimonie : il jonglait avec ses dettes comme un trader, ça l’amusait beaucoup.

De toute façon, rien ne l’inquiétait, il gardait une joie de vivre à toute épreuve.

-          Véro ? Il faut que je te parle !

-          Oui, que veux-tu me dire, mon bébé ? Que tu m’aimes ? Moi aussi je t’aime, tu sais…

-          Oui… non ! Soit sérieuse s’il te plait ?

-          Sérieuse ? Que se passe-t-il ? Tu me fais peur.

-          Voilà, j’ai plus un rond pour payer le loyer. Pourrais-tu m’avancer un peu d’argent ? Je te le rendrais dès que j’aurais trouvé du boulot.

-          Ah ! C’est ça ! dit-elle en soupirant. Bien sûr, pas de problème. Combien tu veux ?

-          Trois cents euros, c’est possible ?

En entendant la somme, elle eut un léger mouvement de recul, elle prit le temps de réfléchir quelques secondes puis s’avança vers Rachid pour lui répondre :

-          Oui, c’est possible, mon bébé. Tu les veux pour quand ?

-          Pour vendredi. Le proprio n’arrête pas de me menacer d’expulsion si je ne paie pas dans les plus brefs délais.

-          Ok ! Tu les auras vendredi soir, si tu me fais l’amour comme un lion ce soir.

Rachid ne se fit pas prier. Il convoqua tous les Dieux qu’il connaissait, de Bouddha à Bob Marley, pour l’aider à décupler ses forces et combler convenablement sa petite femme Véronique…Elle jouit plus d’une fois. Elle était au nirvana, manquait plus que la Vierge Marie, gonflée par ses spasmes, mais ça, c’était pour Véro. Pour trois cents euros, il pouvait faire cet effort.

Dès le mercredi soir, elle fit un saut à sa banque et retira l’argent en liquide. Elle ne savait pas pourquoi, mais ça lui donnait un sentiment de fierté. Elle qui était petite et menue, avait l’impression de devenir une grande dame grâce à cette action… La nuque droite et le front haut, s’ajoutaient désormais à son nouveau style de femme libre : un mélange de Christine Ockrent et de Lady Diana.

Son compte en banque était bien approvisionné, surtout le compte collectif. Elle fit un discret virement pour combler le trou, si tant est qu’on puisse rester discret dans un monde où les traces informatiques vous pistent dans les moindres recoins de votre vie…Elle imagina tout de même une raison valable à raconter à Michel en cas d’interrogatoire. Ce qu’il ne manquerait pas de faire.

Rachid reçut ses trois cents euros et honora plus que correctement sa maitresse ce soir-là… Il ne se fit pas prier pour se faire offrir le repas à la Rose de Tunis, en plus de sa prestation du vendredi. Il était heureux Rachid, il vivait une sorte de conte de fée… Véro observait ses moindres gestes pendant qu’elle sirotait un thé à la menthe. Son homme dévorait et engloutissait son couscous : sa grande bouche avalait des portions énormes de semoule et de légumes ; il dépiautait les morceaux de poulet avec les doigts et suçait chaque os jusqu’à ce qu’il ne reste plus une seule fibre de viande dessus. Son appétit sexuel n’avait d’égal que celui pour la nourriture. Il aurait bien arrosé son repas d’une bière ou d’un Ricard, mais il n’y en avait pas dans son boui-boui : ici, c’était halal. Pas grave, dès que Véro partirait, il irait s’en jeter un au bar du coin. Rachid savourait la vie en largeur : comme un ogre.

Mais c’était un ogre aimé par une princesse de supermarché.

Rachid semblait ne jamais être rassasié : il avait toujours faim et réclamait sans cesse, alors que Véro se contentait de peu. Sous son impulsion, elle avait découvert la cuisine orientale et des goûts nouveaux qui la ravissaient… Maryse et sa mère avaient en commun la détestation de tout ce qui ne venait pas de « chez nous », et par mimétisme, Véronique avait banni de sa vie, l’art culinaire des autres pays… Tout comme elle avait changé d’avis sur les Arabes, désormais, elle appréciait encore plus tout ce qui la rapprochait de Rachid. Il aimait la cuisine de chez lui, donc, il n’y avait plus aucun obstacle, à ce qu’elle aussi, puisse l’aimer.

Il la trouvait trop maigre, il fallait qu’elle arrondisse ses hanches. Véronique ne dédaignait plus de manger un ou deux gâteaux en buvant son thé à la menthe, surtout le vendredi soir.

Les séances de sport avaient des effets inattendus, pensa Michel : au lieu de maigrir, Véro commençait à prendre du poids. Au lieu de se sentir mieux, elle était constamment fatiguée. Tout le contraire de ce que c’était censé faire… Véro préférait le sexe au sport, mais elle ne pouvait pas se vanter des exploits de Rachid ni des records d’orgasmes qu’elle battait toutes les semaines. De toute façon, personne ne se souciait de son état chez elle. Pour sa famille, sa lubie sportive finirait bien par retourner dans ses cartons, avec les autres lubies passées.

Elle avait retrouvé le goût des choses, qu’elle avait méprisé par ignorance. Elle n’achetait plus ces magazines qui lui disait comment se conformer, se comporter, parler, dormir, travailler, marcher… Désormais, sa seule agence d’information crédible était Rachid. Elle n’écoutait plus Maryse mais elle adorait tout lui raconter.

Enfin, elle avait mis une main dans l’engrenage : et bien à fond dedans. Toutefois, elle se garda de raconter à Maryse l’histoire des trois cents euros. Les histoires d’argent sont comme les histoires d’amour, elles finissent mal en général. Mais comme du reste, Véronique s’en moquait. Ce qui était fait n’était plus à faire, et ça n’avait plus d’importance, seule l’avenir l’intéressait.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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