D'une vie II

   Rachid se rendit immédiatement chez ses parents pour leur annoncer la nouvelle. Il s’attendait à de la résistance, car chez les musulmans il n’est pas question d’avortement, qu’importe la raison. L’enfant était un don de Dieu, il n’était pas possible de refuser ce cadeau : même s’il y avait une malformation, on ne l’abandonnait pas.

Rachid expliqua posément les problèmes à son père et sa mère, réunis en une sorte de conclave, dans leur salon aux banquettes plastifiées. A peine eut-il terminé de parler que sa mère s’essuya les yeux, mais sans pour autant s’exprimer. Elle attendait que son mari le fasse, et pour le moment, il digérait l’info : son âge ne lui permettait pas de réagir très vite… Rachid et sa mère fixaient le chef de famille d’un regard soutenu, lui faisant comprendre qu’ils voulaient entendre son avis au plus vite. Mais Mohammed réfléchissait… Il avait coutume de dire que : les femmes étaient comme un troupeau de vaches que le diable menait au champ. Ce qui signifiait qu’elles parlaient pour ne rien dire, influencées par n’importe qui et n’importe quoi. Lui, ne parlait jamais à tort et à travers, ce qui l’obligeait à réfléchir longtemps avant de révéler le fruit de ses réflexions.

-          Mon fils ! Ce que je vais dire m’a été inspiré par le Très Haut et par son prophète Mahomet, que la paix soit sur lui…

Il toussa légèrement avant de reprendre son discours.

-          Je n’ai pas de raison de mettre en cause l’avis du docteur : je connais les docteurs…Ta femme est âgée, et ce n’était peut-être pas une bonne décision de vouloir un enfant à son âge, mais c’est ainsi. Toi aussi, maintenant, tu es avancé en âge. Tous tes frères et sœurs sont mariés et ont des enfants : j’ai dix beaux petits enfants, grâce à Dieu ! J’aurais bien aimé avoir des petits enfants de mon fils Rachid, mais Dieu en a décidé autrement, et c’est bien comme ça.

Rachid fixait son père intensément.

-          Mon fils ! Tu m’as fait part de ta tristesse, et de la tristesse de ta femme. Je me joins à votre tristesse, et Fadela, ta mère, aussi. Sache que toute la famille sera triste pour vous deux. Cette décision vous regarde, elle me semble justifiée, je vous soutiendrai autant que je le pourrai, mon fils.

Rachid n’avait jamais entendu son père lui parler de cette façon. Il était touché. Il savait désormais que le retour dans le giron familial était acquis, de toute façon. Il prit les mains de son père et les baisa tendrement en guise de remerciement.

Enfin, sa mère voulut aussi dire quelques mots.

-          C’est une terrible nouvelle, mais on est avec toi de toute façon, tes frères et sœurs, tes cousins aussi.

-          Merci maman, c’est gentil. Il faudra leur dire d’arrêter les préparatifs de la fête, et de rembourser la quête. Quant à moi, je vais annuler le restaurant.

-          Non, mon fils ! On n’arrête rien du tout.

-          Mais maman ?

-          Ecoute ta mère ! Elle a quelque chose à te dire.

Rachid se tassa sur la banquette qui crissa, le dos bien droit pour entendre cette nouvelle.

-          Voilà, ton père et moi, avons décidé de repartir à Casa, on quitte la France, définitivement. On est trop vieux pour rester aussi loin de la terre qui nous a vu naitre. On laissera l’appartement à ton petit frère qui en a besoin.

-          Et vous partez quand ?

-          On devait partir après la naissance de ton fils, mais maintenant, on n’est plus obligés d’attendre si loin : on partira dès qu’on sera prêts… On fera une fête pour célébrer notre départ. Ça se fait, non ? Tu n’auras qu’à changer la date de la réservation du restaurant.

-          Oui maman… bien sûr !

Rachid comprit qu’il allait perdre sa famille aussi rapidement qu’il l’avait retrouvée : quel cruel coup du sort ! songea-t-il. Tout ça pour ça !

-          On mourra au Maroc quand Dieu l’aura décidé, ajouta son père.

En entendant parler son père, Rachid réalisa l’ampleur du désastre dans lequel il se trouvait. Il avait cru les manipuler, et c’était eux qui l’avaient manipulé depuis le début. Tout comme lui, ils avaient tablé sur la naissance de son enfant pour régler des problèmes. Et malgré l’échec qu’il subissait, ses parents avaient su retourner la situation en leur faveur. De toute façon, ils auraient quitté le pays avant la fin de l’année, mais là ils empochaient en plus une victoire sur l’adversité.

Mais bon… Rachid avait passé le message sur la nécessité d’avorter, et ses parents l’avaient accepté, il pouvait s’en retourner chez lui tranquillement.

Sur le chemin du retour, il ne cessa de penser à ce qui s’était passé, il commençait à sérieusement s’énerver. Il avait le sentiment d’avoir fait beaucoup d’efforts pour changer, et de n’être pas récompensé à la hauteur de ses espérances. Il n’en voulait pas à Véro, elle avait fait tout ce qu’elle pouvait, non, il en voulait à sa famille de s’être servi du prétexte de la naissance pour neutraliser ses penchants, sous la férule de son père.

Puisqu’il avait réintégré la famille, il n’avait plus de raison de faire semblant… Pendant qu’il roulait en direction de la cité, il se dit qu’il fumerait bien un gros joint. A moins de cent mètres de l’entrée du parking de son immeuble, il fit brusquement demi-tour, direction la cité voisine et ses dealers.

Il aperçut, près d’un hall d’immeuble, une silhouette familière : survêt, casquette, et capuche par-dessus. Le gars ne semblait regarder que ses pieds, tout en tirant sur une cigarette. Rachid l’aborda discrètement, comme s’il cherchait son chemin.

-          Dis-moi, y aurait moyen d’avoir un truc ?

-          C’est quoi ? « Un truc » !

-          Un truc pour Mé-fu !

-          Vingt-cinq !

-          J’ai que quinze.

Le gars releva la tête, le regarda fixement quelques secondes, puis s’en alla, le laissant sur le trottoir. Voyant que le gars partait vraiment, Rachid remballa son argent et décampa rapidement.

Il n’avait pas assez pour une barrette de shit et la maison ne faisait pas crédit, semblait-il, mais il avait assez pour autre chose… Il reprit la voiture et roula jusqu’à un Carrefour Market proche de chez lui. Là, il acheta une bouteille de pastis, une sous marque, mais la 150ml. Il prit deux bouteilles d’eau et des gobelets en plastique : ses quinze euros disparurent intégralement.

De retour sur le parking, il s’installa au volant de sa voiture, mais au lieu de démarrer il se servit généreusement en alcool, qu’il noya sous quelques décilitres d’eau. Il avala d’un trait le cocktail. Il répéta plusieurs fois la manœuvre jusqu’à ce qu’il sente que la boisson faisait son effet.

Il divaguait, il se parlait à haute voix, il se sentait malheureux. Il reçut un appel, et reconnut le numéro de Véro, mais il ne réussit pas à décrocher à temps. Il fallait qu’il rentre, c’était ce qu’il avait de mieux à faire.

Rachid rentra fin saoul avec sa bouteille de pastis bien entamée. Il s’affala comme un sac de patates dans le canapé du salon. Il vit que le manteau de Véro était sur un cintre, à l’entrée, donc elle était là. Il n’avait plus envie de réfléchir, mais il se dit qu’elle devait être dans la chambre, et qu’elle dormait sûrement. Maintenant, il était allongé, et lui aussi, il ne lui fallut pas longtemps pour s’endormir, cassé par l’alcool.

Il se réveilla en plein milieu de la nuit, il avait froid, il était courbaturé. Il rejoignit comme il put le lit conjugal, il titubait, les yeux embués de sommeil : il pensa à se laver les dents avant de se glisser dans le lit bien chaud… Il fit ce qu’il put pour ne pas réveiller Véro, mais ses gestes gauches firent tout le travail inverse.

Ils chuchotaient dans la nuit, dans leur lit, sous les draps.

-          T’étais où, bébé ?

-          J’étais là, à côté, sur le canapé. Je m’étais mis là, pour ne pas te réveiller.

-          Ben, c’est raté, je suis réveillée, maintenant. T’as bu, non ?

Sans attendre la réponse, elle enchaina avec une autre question.

-          Ça a été avec tes parents ?

-          Oui, tout va bien… et toi ?

Ce n’était pas le moment de partir dans des explications qu’il n’aurait pas su formuler sans s’emmêler les pinceaux…

-          J’ai donné ma réponse au docteur, il va s’occuper de tout, ça va se faire dans la semaine. Il y avait une place de libre à l’hôpital : c’est fait, c’est réservé.

-          Et ta famille ?

-          Je ne leur dirai qu’au dernier moment. Je n’ai pas envie de discuter avec eux.

-          Tu fais comme tu dois, bébé ! Pas de soucis.

A ce moment précis, Rachid eut une terrible envie de faire l’amour. Il sentait son sexe se durcir, mais il n’oserait pas assouvir son envie avec Véronique. Il pensa furtivement à sa voisine Aysé, mais à cette heure avancée de la nuit, il n’était pas possible de sortir de son appart ni de la déranger, et puis, elle savait dire non quand elle ne voulait pas, et ça arrivait plus souvent qu’il ne l’aurait voulu.

Véro avait réglé ce qu’elle devait régler, mais Rachid, lui n’arrivait plus à rien, il se sentait rejeté, comme coincé dans l’angle d’un mur. Il était temps que sa vie reprenne le cours qui était le sien il y a encore peu, celui de l’électron libre. Désormais, il avait hâte que cette histoire de grossesse ratée se termine, qu’ils puissent repartir à zéro tous les deux. Il s’en doutait, la semaine ne serait rythmée que par le départ à l’hôpital de Véronique, son IVG, puis son retour à la maison.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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