D'une vie 14

Véronique rentrait de plus en plus tard le vendredi soir, mais depuis un certain temps, plus personne ne l’attendait : ce qui l’arrangeait pour dissimuler toute trace… Elle passait d’abord par la buanderie pour y déposer ses vêtements, puis elle remontait vers sa chambre en faisant un détour rapide par la salle de bain… Tout le monde dormait dans la maison, c’était une bonne excuse pour faire le moins de bruit possible. Ensuite, elle se faufilait furtivement dans le lit conjugal, qui ne servait plus que le dimanche matin, le reste du temps, elle pouvait encore y dormir, en essayant de ne pas réveiller Michel.

Si Véronique habitait encore dans sa maison, son esprit, avait depuis longtemps déserté les lieux. Elle hantait la chambre à coucher, elle se faufilait comme un fantôme dans les couloirs la nuit venue. Son temps de présence se limitait au strict minimum… Le plus pénible à supporter était le weekend : il devenait interminable. Quarante-huit heures de torture mentale insupportable. Véronique voyait les heures et les minutes défiler inlassablement, comme si le temps était devenu palpable. Elle aurait pu attraper chaque seconde pour remplir le sablier.

Cette situation commençait à l’effrayer.

Un samedi matin, lors des sempiternelles courses du weekend, elle n’arriva pas à suivre sa liste, rien ne l’inspirait ; tout d’un coup, elle se sentit perdue dans le supermarché. Elle, qui adorait trainer des heures à explorer chaque rayon, n’avait plus qu’une envie, celle de quitter les lieux en courant. Seulement, elle ne le pouvait pas : il fallait suivre Michel et son chariot. Elle se rendit compte que ça ne l’intéressait plus du tout d’organiser le ravitaillement de la maison, de faire le rangement des courses, de s’occuper du bien-être de sa famille. Véronique était loin de tout ça, désormais.

Le meilleur moyen de s’effacer avait été de reprendre les tâches ménagères : elle s’y était résignée… En effet, quand elle était avec son mari, elle en profitait pour se taire, ou alors, quand elle n’avait vraiment pas le choix, elle débitait des banalités qui lui permettaient d’entretenir la conversation et de garder un semblant de vie sociale commune… Elle dialoguait avec ses enfants tout de même, s’inquiétait de leur quotidien, réglait les contingences habituelles : comme une mère attentionnée pouvait l’être…

-          Pauline, le chèque pour la cantine est sur le meuble, à l’entrée. Ne l’oublie pas lundi, s’il te plait. Calvin, tes fringues de foot sont lavées. T’as plus qu’à les ranger. Merci.

-          Maman, tu crois que ça sera possible que je passe le prochain weekend chez ma copine ?

-          Si ton père est d’accord, je ne vois pas ce qui t’empêcherait d’y aller, ma chérie… C’est pour réviser ton bac blanc, n’est-ce pas ?

-          Oui, c’est ça !

Lui, était satisfait de ce revirement de situation, de toute façon, il avait d’autres chats à fouetter, et puis, il avait l’impression que leurs problèmes étaient définitivement réglés.

Au début, l’agacement qu’elle provoquait l’amusait, mais désormais, Véronique se taisait par stratégie : elle avait peur de se trahir. Mentir, était une nécessité, pas sa vraie nature. Elle mentait parce qu’elle ne savait pas encore ce qu’elle voulait. Ses mensonges lui semblaient raisonnables. Elle masquait la vérité, elle oubliait des détails. Elle se souvenait de tout ce qu’elle disait. Elle maîtrisait parfaitement son discours : Maryse avait été une formidable formatrice.

Elle n’avait jamais imaginé une seconde qu’elle pourrait se séparer de Michel, en revanche, elle ne pouvait plus se passer de Rachid : c’était un cruel dilemme. Pourtant, plus le temps passait, et plus elle sentait qu’elle allait devoir faire face à une décision qui s’avérait cruciale pour son avenir.

Elle avait fui une routine pour en retrouver une autre, bien plus excitante… Dès le lundi matin dans son bureau, elle faisait une sorte de debriefing avec Maryse qui tournait toujours autour du même sujet : Rachid !

-          Alors, je suppose que tu as vu ton superman ce week-end ?

-          Maryse ! Non, pas le week-end. Vendredi soir. Fais attention ! On est supposé être ensemble… Oui, on s’est vu. C’était trop bon !

-          Eh bien ! Tu planes littéralement. Je vois que tu t’habitues aux bonnes choses. Franchement, je ne sais pas comment tu fais pour faire ça avec un Arabe, moi je ne pourrais pas, même si c’était un prince saoudien.

-          C’est parce que tu ne connais pas. Il est rustre mais il est très doux… Le dimanche matin quand je suis avec Michel, j’écarte les cuisses et je finis ma nuit en baillant, dit-elle en riant.

-          Tu n’as pas honte de parler de ton mari comme ça ?

-          Je n’ai honte de rien. Je n’ai plus honte du tout ! Il n’a qu’à prendre des leçons avec les prostituées du Bois de Boulogne, elles pourraient lui en apprendre des trucs. Il pourrait inventer, trouver quelque chose de marrant, ben non ! Il est nul au lit … Avant je le faisait par devoir, maintenant je m’en fous, je supporte puis je vais me laver.

Maryse la fixait avec des yeux gourmands tout en sirotant son café. Maryse cultivait un jardin secret qui restait secret pour tout le monde, y compris pour Véronique. Elle ne mêlait jamais les sentiments aux affaires :

-          Je m’ennuie avec Michel. Il me gonfle, tu ne peux pas savoir. J’en ai marre de lui, je ne sais pas quoi faire pour qu’il change. Je crois qu’il ne changera jamais. Il ne m’écoute pas. Il n’y a que son boulot qui compte. Grâce à Rachid, j’oublie tout ça. J’oublie ce monde de minables qui nous entoure.

-          Eh bien ! Tu fais de la philosophie, maintenant ? Tu réfléchis trop. Tu n’en as pas l’habitude… Fais gaffe : à trop s’écouter, on finit par prendre pour argent comptant tout ce qu’on pense.

-          Hein ? Tu te moques de moi ?

-          Mais non ! Mais, où tout cela va-t-il te mener ?

-          Je n’en sais rien. Je m’en fous. Je veux du bonheur, c’est tout ! Ce n’est pas si compliqué à comprendre. Et je crois que je l’ai trouvé.

-          Et ce bonheur s’appelle Rachid !

-          Exactement !

-          Tu me l’as déjà dit la dernière fois : change de disque…

Le Club des Teignes terminait leur debriefing sur ces bonnes paroles, qui les mettaient en joie pour toute la matinée. Le reste de la journée, elles ne s’adressaient que des clins d’œil complices lorsqu’elles se croisaient dans le bâtiment.

Cependant, si les relations entre Rachid et Véronique étaient au beau fixe, leur situation commençait à être secouée par des spasmes qui n’allaient pas tarder à se transformer en secousses sismiques.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018