Promène

   Bérangère me réveille pour la dernière fois, elle me fait ses adieux, je la sens très émue. Pourtant, elle doit en voir des patients. J’aurais aimé saluer Firmine mais ce n’est pas son jour. Tant pis… Je ne touche pas au petit dèj’ ce matin, j’aurai tout le temps d’en prendre un vrai dans le courant de la journée. J’ai hâte de préparer les miens. Donc, je repousse le plateau, ce qui fait sourire Bérangère.

-          Décidément, notre hôtel quatre étoiles ne vous plait pas.

-          Si, beaucoup ! Mais, j’espère ne pas revenir, dis-je en souriant. Cependant, soyez sûre que je recommanderai la qualité du service et des soins prodigués sur TripAdvisor.

Elle rit et me souhaite une bonne continuation. Elle ne veut pas s’attarder plus, elle essuie une larme. De toute façon, je vais revenir pour des examens complémentaires dans peu de temps : on se reverra sûrement.

Je suis un peu en avance, mais je suis déjà prêt. Je ne tiens plus dans ma chambre. Je sais que le secrétariat ouvre à 9h, et même si j’ai rendez-vous pour l’ouverture, je préfère perdre mon temps devant le guichet que devant la télé.

Je jette un dernier coup d’œil à la vue qui m’a aidé à tenir bon durant ces trois semaines : le parking, le bois, ces arbres et la mer au loin que je n’ai pas vue depuis des années. Je ne recompterai plus les carreaux de balatum, ma petite salle de bain hyper fonctionnelle me manquera sûrement, fini le télé-achat.

J’avale une pastille mentholée anti-tabac : le stress monte, j’ai déjà envie de fumer.

Je ramasse mes affaires, ma valise roulante roule à la perfection, malgré ces trois semaines d’inactivité… Je me pointe dans le couloir, il y a déjà du monde. On ne peut quand même pas avoir tous rendez-vous à la même heure ? En fait, il y a ceux qui partent, dont certains sont un peu en avance, et il y a ceux qui arrivent.

Un vent de liberté souffle dans ma tête. Je me sens léger, je sais que je vais partir et retrouver ma maison… La salle d’attente est pleine, ça piaille, ça gémit, ça râle, j’ai hâte d’être appelé… Enfin, arrive mon tour. Je me lève d’un bond, je me dirige vers le guichet avec ma valise, le manteau sous le bras et le sourire aux lèvres. La personne chargée de mon dossier me présente des papiers à signer, mon assurance couvre la quasi-totalité des frais mais j’ai un petit chèque à faire. Je m’exécute le plus promptement possible, tout en gardant le sourire : aujourd’hui, rien ne pourra gâcher ma joie de vivre.

Tout est en ordre. Je me lève, je serre la main de la personne qui m’a reçu et je sors. Le soleil m’éblouit, il fait beau et bon, c’est un régal.

Je quitte l’hôpital d’un pas rapide, comme si je sortais d’un aéroport. Je me dirige vers ma voiture : j’avais demandé à un ami de me l’amener, comme un gage de sortie rapide. La pauvre n’a pas roulé depuis mon arrivée : j’espère qu’elle partira au quart de tour. Deux fois par semaines, je la faisais démarrer quand même, soit moi-même, soit par Bertrand quand j’étais alité, histoire de ne pas rester en carafe le « jour j ». Et ça tombe bien, c’est aujourd’hui.

Je mets mes affaires dans le coffre, je suis prêt à partir. Je n’ai absolument aucun état d’âme, je veux fuir cet endroit au plus vite. Je démarre, je fais la manœuvre, puis je me dirige au pas vers la sortie. Au moment de quitter le parking, j’aperçois un bout du bois où Josiane m’avait entrainé. Là, j’ai un doute, j’hésite… Un coup de klaxon derrière moi me fait réagir, j’embraye, je vais aller faire un dernier tour dans ce bois.

C’est vrai, je ne l’ai vu que de loin par ma fenêtre ou alors de près, mais de nuit : ça me rappellera au bon souvenir de Josiane.

Je me gare sous les arbres. Aux premiers abords, ça manque cruellement de charme, la banalité du lieu m’étonne… Il y a des tables de pique-niques et des barbecues sécurisés un peu partout, des poubelles, je croise des joggeurs et un cavalier qui remonte tranquillement vers le bord de la route.

J’essaie de reconnaitre le chemin par lequel on est venus. En fait, c’est le chemin principal, celui qui s’enfonce vers le cœur du bois. Je reconnais le buisson que Josiane avait amoureusement brassé, puis les eucalyptus que nous avions embrassés tous les deux.

Il me manque l’épicéa, l’arbre qui était censé m’aider à guérir : je tourne sur moi-même, ça y est, je le vois. Je me dirige vers lui, doucement, comme si j’espérais le surprendre sans le faire fuir. D’ailleurs, je crois que mon approche a fonctionné, car il ne bouge pas : il m’accueille gracieusement, aurait pu dire Josiane.

Je le contemple, il est vraiment très grand, au moins une vingtaine de mètres, il est majestueux. C’est un conifère de bonne taille qui sent bon la chlorophylle, déjà impressionnant la nuit, mais magnifique le jour… Je jette un œil autour de moi, il n’y a personne, alors j’enserre l’arbre, je colle mon corps au plus près, je pose mon front bien à plat, je ferme les yeux et je dépose un délicat baiser. Je fais une dédicace rapide à Josiane, sans vouloir transformer ma visite en pèlerinage non plus. Je sais, elle m’avait prévenu que les baisers ne marchaient pas en sylvothérapie, mais je me sens tellement bien ce matin, que je pourrais embrasser la Terre entière. Je remercie l’arbre, comme elle me l’avait conseillé.

Je retourne à la voiture. A peine dans l’habitacle, j’ai envie d’une cigarette : j’avale une pastille mentholée antitabac, une de plus. Je crois que je vais bientôt carburer à plusieurs boites par jour si ça continue : une addiction chasse l’autre on dirait… Je démarre, je rentre chez moi.

***

Cela fait plusieurs semaines que je n’ai pas vu ma maison. Je me gare devant le portail, je récupère mon courrier. Je vis seul depuis longtemps, je vais devoir m’occuper du jardin qui a été laissé en friche depuis tout ce temps. Personne pour faire le ménage, mais ça, ce n’est pas très grave. Je ferais passer une société spécialisée pour mon retour. De toute façon, je ne peux plus faire tout ce que je faisais avant.

J’ouvre les volets, je fais respirer ma maison, je suis content d’être rentré. Je m’installe à la table du jardin, je jette un œil distrait à mon courrier. J’ai tout un tas de lettres, mais je me rends compte qu’il s’agit surtout de factures : pas une seule lettre d’amis ou de la famille. C’est vrai que le texto a remplacé tout ça. Cependant je découvre une lettre sans timbre ni oblitération, simplement marquée « Pour André ».

Je suis intrigué, je la décachette, en sors une photo d’arbre : c’est un épicéa. Je la retourne et je lis une mention manuscrite « Au revoir, à bientôt ! Josiane ».

Je suis interloqué. Comment a-t-elle eu mon adresse ? Et s’il n’y a pas de timbre, ça veut dire qu’elle serait venue jusque chez moi la déposer dans ma boite aux lettres ? Mais non, elle est décédée hier soir, donc comment a-t-elle pu entreprendre ce voyage et s’absenter de l’hôpital ? C’est à peine croyable.

Décidément, elle n’a pas fini de me surprendre, cette Josiane. D’ailleurs, je m’attends à la voir débarquer d’une minute à l’autre. Je commence à croire que ce n’est pas la mort qui l’arrêtera, et dans un sens, c’est tant mieux.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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