Promène

   J’ai l’air des mauvais jours, ça c’est sûr, je suis mal installé dans le fauteuil, je le fais exprès. Bertrand me regarde sans piper mot. Il n’ose pas, le pauvre. Je l’ai tellement envoyé sur les roses pendant ces trois semaines, qu’il fait tout pour que le moment qu’on passe ensemble se déroule le mieux possible, sans aspérité.

-          Bertrand ! J’ai ma réponse concernant Josiane, du 532.

Il continue de me pousser en direction de l’ascenseur. Ses lèvres ne bougent pas… On croise des malades qui vont et viennent, certains se dirigeant vers le bureau du docteur Rossi.

-          Josiane est décédée dans la nuit : d’après ce que je comprends, elle s’est laissée mourir. Vous le saviez ?

-          Je l’ai appris ce matin après vous avoir déposé chez le docteur. Le secrétariat est à côté, j’en ai profité pour me renseigner.

J’opine doucement du chef… Comme il est malin ! Il n’était soi-disant pas au courant ce matin quand je lui ai posé la question, mais maintenant qu’il sait que je le sais, il invente quand même un truc pour se dédouaner.

Je décide de le cuisiner dans l’ascenseur : ça tombe bien, on n’est que tous les deux. La téléportation du rez-de-chaussée au cinquième ne durant qu’une dizaine de secondes, je passe rapidement à l’attaque.

-          Pourquoi le docteur dit qu’elle s’est laissée mourir ?

-          Je ne sais pas. Il faudra redemander au docteur.

-          Allons ! Bertrand !

Je hausse le ton, je commence à m’énerver, là !

-          Vous pouvez me le dire, quand même ! Je pars demain matin, ça restera entre nous, je vous le jure ! Vous pouvez faire un effort, merde ! Arrêtez un peu avec ce rôle de robot souriant que vous jouez tous dans cet hôpital. Ça fait trois semaines que je suis là, vous croyez que je n’ai pas compris ce que vous faites ? Ce nihilisme intellectuel qui consiste à vous protéger par tous les moyens pour qu’on n’aie rien à vous reprocher… Vous êtes un mec bien, je le sais, Bertrand, mais pour une fois, je vous demande de me parler ! S’il vous plait !

Bertrand soupire. J’ai fait mouche ! L’armure craque. Il en a marre, je sais qu’il est très fatigué. On est des dizaines sur leur dos toute la journée. Ce n’était pas le bon moment pour lui.

-          Ok ! Je vais vous le dire, puisque vous y tenez tant que ça, dit-il en tournant le bouton arrêt de l’ascenseur…Vous savez qu’elle ne prenait plus ses médicaments ? On les a tous retrouvé dans son armoire, bien rangés, comme pour nous signifier qu’on pouvait les réutiliser. Grâce à son classement, on peut même dater le début de la fin des prises jusqu’à hier soir… Ne comptez pas sur moi pour vous dire le nombre de jours.

J’écoute sans l’interrompre.

-          En ne prenant pas ses médicaments, c’est comme si elle avait organisé son suicide… mais, ce n’est pas tout.

Je lève les yeux vers lui, je suis tout ouïe.

-          On a retrouvé aussi plein de paquets de gâteaux sur ses étagères. Elle avait un faible pour les pâtes de fruit, dirait-on… En gros, elle faisait tout ce qui lui était interdit…

Son visage est décomposé, je crois qu’il va faire une syncope.

-          Et puisque vous ne me demandez pas mon avis, je vais vous le donner quand même !

Je fais un peu la moue. J’attends l’assaut. La digue va péter.

-          A quoi ça sert qu’on se décarcasse autant, avec le peu de moyens qu’on a, pour qu’une patiente n’en fasse qu’à sa tête et arrive avant les autres à la morgue. Alors qu’on a tout fait pour la maintenir en vie ? Hein, franchement ! C’était un cas, celle-là ! Jamais contente, toujours le reproche aux lèvres, jamais un mot gentil pour le personnel. Moi, à la limite, je m’en fous, je suis « blindé », mais y en a d’autres qu’elle a fait courir pour rien.

Il en a gros sur la patate. Sans le vouloir, je viens d’ouvrir les vannes. Je ne sais plus comment l’arrêter. Son débit s’est accéléré, les mots sortent de sa bouche tels des hachoirs.

-          Et il y a de fortes chances qu’elle soit responsable des vols à la cuisine de ces derniers temps… mais, merde quoi ! Pourquoi doit-on supporter ce genre d’individus qui se comportent comme si tout leur était dû ? Moi, je gagne des clous, je fais tout ce qu’on me demande sans broncher, je travaille quatre jours par semaine, soit dix heures par jour plus les heures supp, je fais deux weekends par mois, je me couche archi crevé et je me lève tous les matins autant crevé, je n’arrive même pas à récupérer convenablement. Et en plus, il faut se farcir des gens qui ne prennent même pas leurs prescriptions

Il soupire.

-          Franchement ! Ce genre de patiente, on s’en passerait bien, ici. Il y a suffisamment de boulot pour qu’en plus, on doive s’occuper des caprices et délires de certains. Désolé de vous l’apprendre, je sais que c’était votre amie. C’est normal de ne pas avoir le même point de vue.

-          Avec moi, il y n’y avait aucun problème. Elle avait un très bon comportement. Normal, quoi !

J’essaie d’atténuer un peu les choses.

-          Vous êtes bien le seul. Tant mieux pour vous… Allez, on repart. Malheureusement, on n’aura pas le temps de terminer cette passionnante conversation, dit-il ironiquement.

L’ascenseur accoste au cinquième étage. Il rajuste sa chemise, expire un bon coup. Les portes s’ouvrent, il me pousse dehors. Il est de nouveau droit dans ses sabots, le visage impassible mais il a du mal à desserrer la mâchoire. Sa bonhommie me semble plus humaine maintenant qu’il s’est un peu lâché.

Il me reconduit dans ma chambre. Je sors du fauteuil et je lui propose de boire un café ensemble à la machine. Il refuse poliment.

-          J’espère que vous n’étiez pas son complice concernant les vols ? Parce qu’il ne fait aucun doute qu’elle n’était pas seule : les portes des placards étaient trop lourdes pour ses fragiles petits bras. Il a fallu quelqu’un d’autre pour les ouvrir. En espérant que ça ne soit pas un membre du personnel des cuisines.

-          Euh, non ! Bien sûr ! Qu’allez-vous imaginer-là ! Jamais je ne ferais une chose pareille.

Je suis surpris de ce revirement de situation. Pourquoi a-t-il pensé à moi ?

-          On ne faisait que discuter, c’est tout. Elle me distrayait plutôt qu’autre chose.

-          Ok ! On va dire que je vous crois.

Il cligne de l’œil.

-          J’ai fait le nécessaire auprès du secrétariat, si vous voulez sortir pour 9h demain matin, vos papiers seront prêts. Vous passerez dans les premiers… Je vous dis au revoir maintenant, parce que demain je ne travaille pas. Je vous souhaite un bon retour parmi les vôtres. Et suivez bien vos prescriptions, ne faites pas comme « votre amie ».

Il me sert la main chaleureusement et vigoureusement. Je l’aime bien ce Bertrand, en fin de compte.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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