Promène

   Je m’allonge sur mon lit fait, après le départ de Josiane. Elle a un peu une tête de sorcière, elle m’a fait peur tout à l’heure. Faut que je trouve quelque chose pour ne pas la revoir en fin d’après-midi.

En attendant la visite du docteur Rossi-Langlois, j’essaie de me détendre un peu. Cependant, quelque chose ne va pas, j’ai la tête qui tourne. J’ai du mal à respirer, j’ai l’impression que ma cage thoracique rétrécit. Je me sens oppressé tout d’un coup. Je porte mes mains vers mon plexus et ma gorge, je ressens une douleur. Ma mâchoire est molle : ça c’est un signe. J’ai l’impression que je vais avoir un nouvel infarctus.

Je sonne immédiatement l’infirmière, j’appuie frénétiquement sur le bouton ; normalement, trois fois suffisent pour déclarer l’urgence, surtout que je ne m’en sers jamais : ça devrait les alerter.

Mon Dieu que les secondes sont longues ! Mais qu’est-ce qu’ils font ? Je suis trempé de sueur, et j’ai froid. Pas de doute, je vais y passer, là !

Firmine apparait telle une tornade. Elle voit ma tête qui implore, elle a compris, elle repart en courant. Puis, elle revient avec d’autres personnes et tout le matériel de réanimation. En un rien de temps, je suis branché de partout. Firmine a préparé le défibrillateur et elle est prête à me l’appliquer. Elle me prend le pouls, la sueur me dégouline dans les yeux, je ne vois plus rien. J’entends encore assez bien.

-          Le pouls se stabilise, il réagit très bien. Ça semble se calmer. On va encore attendre deux ou trois minutes pour voir l’évolution.

Le docteur Rossi-Langlois, qui faisait sa visite, accourt dans la chambre.

-          Alors Firmine, où en est-on ?

-          Il redescend. Fausse alerte, docteur ! Ouf ! J’aime mieux ça !

-          Il a tous les symptômes d’un infarctus, mais ce n’est pas ça !

Firmine retire tout ce qui était branché sur moi et me couvre avec ma robe de chambre.

-          André ! Vous m’entendez ? souffle le médecin.

-          Oui Docteur !

-          Rien de grave, vous avez fait un malaise, vous allez vous reposer maintenant…

Puis se tournant vers l’infirmière.

-          Firmine ? On est fixé maintenant, on sait dans quelle direction chercher.

Firmine acquiesce d’un signe de tête.

Les autres personnes me soulèvent du lit, tirent la couverture, et me reposent en me recouvrant jusqu’au cou.

-          Tout va bien ! Firmine va s’occuper de vous. On va vous laisser dormir, mais ne vous inquiétez pas, quelqu’un passera toutes les demi-heures.

Voilà, c’est fini, je me sens bien, une douce chaleur m’enveloppe et je m’endors, je ne sais déjà plus où je suis.

Je me réveille aussi doucement que je m’étais endormi, sauf qu’il fait nuit. Je ne suis donc pas mort : c’est une bonne nouvelle. J’ai encore les yeux plein de sommeil, j’ai du mal à les ouvrir, mais je distingue une silhouette assise au bout de mon lit. Je réalise qui c’est : je sursaute !

-          Bonjour André ! Alors, ça va mieux ?

-          Josiane ? mais qu’est-ce que vous faites là ?

La sorcière du 532 est revenue. Quelle vision d’horreur ! En fin de compte, je ne suis peut-être plus de ce monde, je viens d’arriver dans l’autre et je suis puni.

-          Je suis mort ?

-          Mais non André ! Vous êtes bien vivant, c’est l’essentiel. Je vous ai veillé toute la journée d’hier et une partie de la nuit.

-          Ah bon ! C’est gentil, ça ! Mais, il ne fallait pas vous donner cette peine !

Là, je ne sais plus quoi dire, mais j’ai quand même envie qu’elle me laisse.

-          Je vous laisse, je vais prévenir les infirmières. A tout à l’heure.

En plus, elle lit dans mes pensées.

Dans les cinq minutes qui ont précédé le départ de Josiane, Bérangère fait son apparition.

-          Ça y est ? Vous êtes enfin réveillé. Ça va ?

-          Ça a l’air !

-          Vous voyez qu’on a eu raison de vous garder. On va continuer les examens, nous sommes sur la bonne voie. On va trouver ce qui vous gêne.

-          J’ai faim.

-          C’est un bon signe. Je vais vous faire servir une collation, mais à cette heure-ci, vous n’aurez qu’un bouillon et un yaourt.

-          Et un whisky ? C’est possible ?

Bérangère me sourit mais ne répond pas à ma boutade. Elle fait quelques examens d’usage : décidément, j’ai cru y rester, mais ça n’a pas l’air de les troubler plus que ça. Je ne sais pas s’il faut s’en inquiéter ou faire comme eux !

Une bonne demi-heure plus tard, une dame de service entre dans la chambre avec un plateau. Effectivement, c’est un désert gustatif qui s’étale devant moi, une sorte d’Atacama culinaire : un bouillon clair, un paquet de gâteaux secs et un yaourt nature. Si c’est ça la récompense sur le chemin du paradis, je préfère rester en enfer, au moins on mange mieux.

J’ai à peine terminé mon diner « spécial retour sur Terre » que Josiane me gratifie de sa présence. Elle sort des pâtes de fruit de sa poche et les jette sur mon lit.

-          Je n’ai pas le droit au sucre !

-          Ah bon ? Ben, ce n’est pas grave, vous les mangerez une autre fois, alors !

Je soupire !

-          Ce soir, on va faire une balade, vous et moi !

Je souris : ça y est, elle se dévoile enfin ! Elle est folle, celle là !

-          Vous savez, je ne suis pas folle !

Ma parole, elle lit dans mes pensées ou quoi ?

-          Non, bien sûr ! Je ne dirai jamais une chose pareille.

-          Alors écoutez-moi ! Je sais comment vous soigner…

Elle se tient debout devant mon lit, son visage est penché au-dessus du mien et ses yeux bleus perçants, me regardent bizarrement. Elle me fait peur, je n’ai pas envie de sortir, surtout après ce que je viens de vivre.

-          Mais on ne peut pas sortir. Il y a l’infirmière de garde, la nuit.

-          A partir de minuit, il n’y a plus personne, tout le monde dort. A cause des restrictions budgétaires, il n’y a plus qu’une infirmière de garde pour tout le bâtiment et elle ne réagit que si on la sonne. Or notre étage est toujours très calme. Vous allez voir, on y entre et on en sort comme dans un moulin.

-          Ah oui ? Et on irait où ?

Elle se relève et se dirige vers la fenêtre. Puis, elle me montre le bois qui se trouve au loin.

-          Là-bas, bien sûr ! Je viendrai vous chercher.

-          Mais non, Josiane ! Allons, il est temps d’aller vous coucher.

-          A tout à l’heure !

Elle sort de ma chambre telle un fantôme, j’ai l’impression qu’elle glisse sur le sol. Elle referme la porte sans faire aucun bruit… Je suis consterné et amusé.

En tout cas, je vais déjà mieux : le traitement a dû faire son effet… Je crois que j’ai décroché le gros lot avec Josiane : elle en tient une sacrée couche. J’espère qu’elle ne reviendra pas. Non, elle a l’air trop allumée pour revenir dans quelques heures. Et puis, j’ai envie de dormir maintenant… Voilà, mes yeux se ferment, je me sens apaisé.

Je pénètre alors dans un sommeil peuplé de songes, d’îles aux senteurs moites à la chaleur régénératrice…

Je suis en plein rêve, quelqu’un m’appelle. Pourtant, je dors encore. C’est incroyable ! J’entends mon nom avec insistance, le son se rapproche, mais je n’arrive pas à identifier la voix. J’ai chaud, je me réveille doucement, j’entends encore mon nom, pourtant là, pas de doute, je ne dors plus. Serait-ce un rêve éveillé ? J’ouvre enfin les yeux.

-          André ! C’est l’heure, il est minuit passé. La voie est libre. Allez, dépêchez-vous, on va sortir.

-          Josiane ? Qu’est-ce que vous faites là ?

-          Allez, debout !

-          Mais non ! Je ne vais pas sortir, je suis malade. J’ai failli mourir aujourd’hui.

-          Moi aussi, et vous mourrez sûrement, si vous restez là à attendre que ça se passe.

-          Pourquoi devons-nous sortir la nuit ?

-          Parce que le jour on ne nous laisserait pas ! Et puis, la nuit, les ondes sont différentes, on communique bien mieux avec notre environnement. Cette nuit est propice, c’est la pleine lune.

-          Mais je ne veux pas me transformer en loup-garou, moi !

-          André ! Un peu de sérieux, s’il vous plait !

J’écarquille les yeux, je n’y crois pas : c’est moi qui ne suis pas sérieux ? Puis, je me surprends à sortir de mon lit, Josiane me tend ma robe de chambre, j’enfile mes pantoufles informes. Elle me prend par la main et je me surprends encore à la suivre comme un enfant. Ma volonté est comme annihilée devant la sienne.

On traverse, main dans la main, le couloir plongé dans l’obscurité de la nuit, on longe la salle de garde non éclairée, qui a l’air vide, jusqu’à l’ascenseur qui nous attend. Je suis éberlué par le silence et par la maitrise de Josiane. Nous descendons sans encombre jusqu’au rez-de-chaussée, puis nous nous dirigeons vers la sortie sans rencontrer âme qui vive. Là, il y a la porte, et je me dis que c’est ce qui va nous arrêter. Je baille. Josiane bricole quelque chose, je ne vois rien, je suis dans son dos, j’ai hâte de remonter. Contre toute attente, Josiane pousse la poignée et la porte s’ouvre : elle n’est donc plus verrouillée !

-          Je vous l’avais dit, c’est un vrai moulin ! Cependant, je vais bloquer le vérin de façon à pouvoir revenir tout à l’heure.

Je tiens toujours la main de Josiane, je suis épaté parce qu’elle vient de faire : on est dehors. Je me sens pousser des ailes, j’ai l’air d’un enfant, j’ai envie de courir comme si j’étais revenu dans la cour de récré.

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