D'une vie II

   Albert et Aline, les parents de Véronique, n’avaient plus eu leur mot à dire depuis longtemps. Depuis le « coup de folie » de leur fille, ils s’étaient rapprochés de Michel, ils étaient passés de beaux-parents à amis. Eux aussi, n’avaient pas digéré le divorce mais ils n’avaient eu d’autre choix que de le supporter… Albert n’avait pas voulu contrarier sa fille, il lui avait même accordé son soutien très vite. Voyant qu’elle ne changerait pas d’avis, il avait suivi le vieil adage « ce que tu ne peux pas changer, accompagne-le ».

Bien évidemment, les premiers mois avaient été compliqués à organiser. Véronique étant au chômage et Rachid vivait à ses crochets. Albert la dépanna financièrement en cachette des autres membres de la famille… L’argent étant le fer de lance de toute politique, Aline espérait voir sombrer rapidement le couple de fous qu’ils étaient à ses yeux. Le manque d’argent, l’endroit où ils vivaient, et la personnalité de Rachid, ne pouvaient que les mener à la catastrophe… Mais contre tous les pronostics, ils ne sombrèrent pas. Bien au contraire, leur couple semblait se renforcer, comme si les aléas de la vie n’avaient sur eux que des répercussions positives… La grossesse surprise fut la cerise sur le gâteau. Aline fut catastrophée par la nouvelle, alors qu’Albert l’accueillit avec résignation : plus rien ne l’étonnait. Il prit l’initiative de faire un virement automatique de quatre cent euros tous les mois, de son compte épargne vers le compte de chèque de Véronique ; de cette façon, il repoussait le moment où il se ferait pincer par sa femme. C’était l’argent de sa retraite, il en faisait ce qu’il voulait ; il ne dépensait presque rien, ça ne se verrait pas.

La mère de Véronique ne comprenait pas comment ils s’en sortaient avec aussi peu d’argent. Elle ne sut pas tout de suite que sa fille était soutenue à bout de bras. Décidément, on n’est jamais aussi bien trahi que par les siens.

En revanche, aucun des deux n’avaient voulu la rencontrer dans la Cité des 5000. Hors de question de se rendre dans un coupe-gorge de la « banlieue de Bagdad ». Quand ils étaient entre amis sûrs, ils avaient pour habitude de nommer le coin où Véronique et Rachid habitaient : la république islamique de Seine St Denis… Aline haïssait littéralement son nouveau gendre, pourtant ils s’étaient à peine rencontrés, très peu parlé.

-          Quand je pense que ma fille est avec « l’autre », là ! Ça me dégoute… Dans ce bouge à attraper des poux… Si ça se trouve, elle ne parle même plus le français.

-          Mais non ! Calme-toi. Je l’ai vu, il est correct. Véro m’a assuré qu’il était très bien.

-          Ce que tu peux être naïf, mon pauvre Albert ! T’as vraiment de la merde dans les yeux. Tu ne vois pas qu’il l’exploite ? Qu’il se sert d’elle ?... Ça va mal finir, je le sens. Jésus, Marie, Joseph, je le sens…

-          Pour le moment, tout va bien. Véro nous le dirait, si ça n’allait pas.

-          Tu parles ! Il la tient, « l’autre », oui ! Si ça se trouve, il peut l’égorger à tout moment ; ça se passe comme ça dans leur pays. Tu ne regardes pas les infos ou quoi ? Tu ne vois pas ce qui se passe chez eux… Sont tous maboules, ces ayatollahs !

-          Rachid n’est pas comme ça, Véro me l’a dit, et je la crois.

-          Je crois que tu n’es bon qu’à faire pousser des légumes… Ah ! Elle a raison la Marine, il est temps que quelqu’un réagisse dans ce pays.

Albert terminait ces discussions avec sa femme par un soupir d’impuissance, et en ce moment, il soupirait souvent.

Les parents de Véronique étaient de vieux modèles qu’on ne fabriquait plus, élevés aux discours de De Gaulle, de Jean-Paul II, et aux chansons de Michel Sardou ; qui croyaient toujours que la France avait une influence civilisatrice sur le monde, qui ne supportaient plus le déclin visible de leur pays, déclin qui entrainait, dans une certaine mesure, celui de leur famille. Ils vivaient barricadés dans un autre monde ; ce monde où tous ses habitants étaient gentils, catholiques, et acceptaient naturellement leur soumission à cette culture si formidable, que tous ces sauvages avaient la chance de pouvoir connaitre.

Pourtant, Aline avait été remué par tant de changements.

Tous deux regrettaient le temps où leur petite Véronique leur ramenait des bons points. Qu’elle était mignonne avec ses couettes et ses taches de rousseurs, disaient-ils… Elle avait été si innocente avant d’être pervertie par ce Rachid de malheur.

Et de la perversion à la conversion, il n’y eut qu’un pas qu’Aline franchit allégrement, affirmant partout que c’était ce que « l’autre » voulait de toute façon : c’était son ambition cachée, sa destination finale. Elle franchit le Rubicon sans hésitation, contrairement à Jules César, qui avait longuement réfléchi avant de le faire… Bien évidemment, elle ne se gêna pas pour dire son avis à sa fille, en guise de prévention maternelle : une mère peut prédire quand ça va mal tourner, disait-elle… Véronique ne l’entendit pas de cette oreille, toutefois, avant de remettre sa mère à sa place, elle essaya de la convaincre que sa conversion n’était pas à l’ordre du jour, voire qu’il n’en était pas question du tout. Rien n’y fit, sa mère continua son travail de sape auprès des autres membres de la famille, surtout auprès de Pauline et de Calvin, qui eux, s’en foutaient totalement, du moment qu’ils n’allaient pas vivre de l’autre côté de la frontière.

La sanction ne se fit pas attendre longtemps : Véronique menaça sa mère de ne plus la voir si elle persistait. Mamie Aline ne prit pas ses menaces très au sérieux.

Dans un premier temps, Véronique refusa de lui adresser la parole, elle ne lui répondit plus au téléphone. Puis elle bloqua son numéro pour être certaine de ne pas répondre. Ce mutisme déclencha une paranoïa supplémentaire : cette fois-ci, Aline était sûre qu’elle vivait recluse, bâillonnée, dans un coin de l’appartement, sous une burqa, comme en Afghanistan. Albert, qui était au courant de la manœuvre par sa fille, alerta discrètement le reste de la famille, annonçant que Véronique allait très bien. Au final, plus personne ne savait sur quel pied danser, car on n’osait contredire Aline.

Le remède fut pire que la maladie. Albert et Aline n’en finissaient pas de s’engueuler dès qu’ils parlaient de leur fille. Michel refusa de participer au conflit naissant ; il avait eu plus que sa part, il en sortait à peine et n’avait pas envie d’y entrainer Valérie. Il mit en garde ses enfants, qui préférèrent s’assurer par eux-mêmes de la santé de leur mère. Pauline et Calvin savaient que leur mère avait un « pète au casque », mais ils découvrirent que leur grand-mère n’était pas mieux, disaient-ils en petit comité. En fin de compte, leur mère avait de qui tenir.

Véronique continuait de fragmenter la famille au gré du temps et de ses besoins. Le pire, c’est qu’elle ne calculait rien, elle vivait au jour le jour, elle faisait tout comme ça lui venait.

Rachid s’inquiétait parfois de ses envies, qu’il attribuait à sa grossesse, mais il lui cédait tout. Il ne la voyait plus du tout comme une sainte nitouche, mais plutôt comme une femme capable d’exaucer tous ses souhaits. Véronique aimait beaucoup faire l’amour, elle était douée pour la cuisine, elle s’occupait parfaitement bien de leur appartement, elle ne lui interdisait jamais rien, surtout pas le joint qu’elle affectionnait tant après leurs rapports, elle s’était bien acclimatée à l’environnement de la cité. Rachid roulait des mécaniques dès qu’ils étaient ensemble quelque part : sa carrure en imposait, elle se sentait en protection avec lui. Elle adorait se pavaner à ses côtés, comme si c’était elle qui promenait son trophée.

Son ventre s’arrondissait doucement, il n’était pas encore très proéminent. Véronique restait menue au grand dam de Rachid, qui la gavait de couscous plusieurs fois par semaine. Malgré ça, elle prenait à peine du poids. Ses copains lui demandaient sans cesse si elle était vraiment enceinte, ou s’il avait tiré à côté… Enfin, des moqueries qui le faisait rire jaune. Il aurait préféré voir sa femme avec un ventre bien rond et bien gros, comme la Malienne au bout du couloir.

Une seule chose inquiétait Véronique, elle n’avait pas encore passé le test de la visite des parents de Rachid. Elle ne savait pas comment se comporter, elle avait peur de faire des faux pas, de dire ce qu’il ne fallait pas dire.

-          Ne t’inquiète pas, bébé ! Ma mère est une personne formidable, elle t’adoptera tout de suite. Elle est très contente de te rencontrer.

-          Ta mère parle le français, au moins ?

-          Tu crois qu’elle parle en quelle langue ? En suédois ?

-          Non, bien sûr ! Au téléphone, elle avait un fort accent, euh… maghrébin… C’est pour ça, j’avais un doute.

-          Ma mère est marocaine, mais ça fait cinquante ans qu’elle vit en France. C’est normal qu’elle ait un accent et c’est normal qu’elle parle aussi le français, non ?

-          Je lui parlerai doucement, elle comprendra mieux…

-          … mais ça ne va pas, non ? tu ne vas pas lui parler en petit nègre, non plus, « toi y en a comprendre quand moi parler à toi » … allons bébé, arrête ton délire.

Véronique finit par admettre qu’elle était intoxiquée par les années de clichés racistes qu’elle avait emmagasinés depuis toujours : Rachid la rééduquait de fond en comble. Dieu qu’elle aimait son homme !

Didier Kalionian - le Blog Imaginaire (c) 2018

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