Aubervilliers

   On oublia l’incident, il fallait bien de toute façon, mais la vie dans la tour nous surprenait… Nous reçûmes une invitation pour assister à une réunion du Syndic de l’immeuble : cette invitation n’était pas nominative, tous les locataires l’avaient, un simple carton glissé dans la boites aux lettres… Le syndic organisait cette réunion pour mettre en place une riposte face à la nouvelle augmentation des loyers, opérée par le bailleur social, et qui était jugée trop élevée. Frank ne put se libérer le soir prévu ; j’allais donc, seul, affronter la foule.

Le syndic possédait une grande salle au rez-de-chaussée située entre la loge du gardien et l’entrée du local à poubelles.

Effectivement il y avait du monde, l’ambiance était survoltée. On se serait cru dans un meeting politique : l’estrade au fond, le public devant. Je découvris qu’il y avait beaucoup d’habitants que je ne connaissais pas encore, je n’avais jamais vu la majorité des gens qui étaient là ce soir. Dix appartements par étage, sur dix-sept étages... Je fis un rapide calcul en imaginant une moyenne d’habitants par appartement, soit quatre personnes, fois dix appartements, égal quarante personnes, fois dix-sept étages, ça nous donnait environ sept cents personnes : la capacité d’un petit village vertical… Ils n’étaient pas tous là.

Je me dirigeais vers l’estrade me présenter auprès des membres du syndic. Ils firent le minimum syndical, si je peux m’exprimer ainsi : ils me saluèrent du bout des lèvres, je ne soulevais pas l’enthousiasme. Ils avaient sûrement d’autres chats à fouetter, pensai-je… Au centre de l’estrade je reconnus le président, le fameux « Œil de Moscou », il me serra à peine la main mais il me regarda bien droit dans les yeux : ça me troubla, mais je ne sus pas comment l’interpréter. Il saluait à la chaine, mais il avait pris le temps de me dévisager, sans dire un mot.

La réunion démarra, le silence se fit. Le président parla, ou plutôt harangua son public, qui fut conquis par ce qu’il avait à proposer : plus personne ne devait payer son loyer tant que le bailleur social n’aurait pas renoncé à l’augmentation. C’était simple, mais totalement irréaliste. Cependant, le président remporta une large adhésion à ce projet. L’audience étaient déchainée : ça tournait presque à l’insurrection. Ce n’était pas le moment de donner mon avis, pensai-je…

Je quittai la réunion avant la fin, en saluant le gardien qui se tenait en retrait, devant la porte. Après un léger signe de tête, il me demanda ce que je faisais là.

-          Pourquoi vous êtes venu ? Vous n’êtes pas concerné !

-          Je me sens concerné par la vie de l’immeuble. Ce n’est pas bien ?

-          Pour ceux-là, je n’en suis pas sûr… En fait, l’augmentation ne concerne que ceux qui n’ont jamais eu de réévaluation du loyer depuis au moins vingt ans. Certains ne payent que dix pour cent de ce que vous payez pour le vôtre. Le nouveau bailleur s’est aperçu que ça n’avait jamais été fait, donc il réévalue… Je ne donne pas cher de sa révolution, à l’autre.

Le gardien n’était pas venu soutenir les habitants ! Non, lui était là, officiellement pour ouvrir et fermer la salle, et un peu espionner pour le compte du bailleur.

Je remontai chez nous retrouver Frank, qui était enfin rentré. Il avait sa tête des mauvais jours, que j’attribuai à une dure journée de cours. Mais non, il était un peu contrarié.

-          Regarde ce que j’ai trouvé dans la boite aux lettres ! Un nouveau post-it, avec le même message. « Merci d’arrêté de faire du bruit ! »

Je notai qu’il y avait la même faute, donc, c’était la même personne.

-          Qui cela peut-il être ? Mystère !

On se levait tous les deux vers 6h du matin, et trente minutes après, on était dehors. L’appartement restait vide, et donc sans bruit, jusque vers 17h. Alors, qui pouvions-nous gêner ?

Je racontai à Frank comment s’était déroulé le meeting du syndic. Les raisons de ce meeting, le firent sourire, mais contrairement à moi, il pensait qu’ils avaient des chances de l’emporter. Cela dépendrait du temps qu’ils tiendraient face au bailleur et à ses menaces. De plus, ils avaient le maire avec eux, représenté par le syndic et ses sbires : ça mettait du poids dans la balance.

Cette fois-ci, Frank ne jeta pas le post-it.

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