Promène

   Je sors du réfectoire seul. Bertrand est déjà en main avec une autre personne, je lui fais signe que je n’ai pas besoin de lui pour remonter en chambre. Dans mon couloir, je croise les dames de service qui finissent de desservir les repas de ceux qui ne peuvent pas bouger de leur lit. Les chariots encombrent le passage, mais comme je ne suis pressé de rien, je les laisse travailler en essayant de ne pas les gêner. Cependant, je gêne quand même, je ne me déplace pas assez vite pour elles, qui manquent de me bousculer avec un de leurs chariots.

J’arrive dans ma chambre, je vois que mon lit a été fait : ça me fait plaisir. Rien de tel qu’un bon lit bien frais pour finir de ne rien faire. Je remarque que celui de Jeff est également fait, mais quelque chose m’interpelle : son placard est ouvert et il est vide… Je ressors immédiatement de la chambre, il faut que j’aille aux nouvelles. Je me dirige prestement vers la salle des infirmiers qui se trouve au milieu du couloir : en sortant de l’ascenseur, j’ai vu que l’infirmière de garde était là.

En effet, je retrouve Bérangère, ça tombe bien, ça sera plus pratique pour parler, c’est ma copine. J’entre tout de suite dans le vif du sujet, pas le temps pour tergiverser, c’est trop urgent.

-          Bonjour Bérangère, Jeff, mon colocataire n’est plus dans la chambre ?

-          Bonjour André. Non ! il est parti ce matin.

-          Mais comment est-ce possible ? Enfin, je veux dire pourquoi ? Il n’avait pas l’air d’aller mieux.

Je m’emmêle les pinceaux, je ne veux pas qu’elle croie que c’est important pour moi, mais je bafouille bêtement.

-          Normalement, ça ne vous regarde pas… Fermez la porte, je vais vous le dire.

Je m’exécute sur le champ.

-          Lui aussi, avait des examens complémentaires, mais il préfère les faire avec son médecin traitant. Vous, vous avez accepté de les faire ici. Jeff, comme vous l’appelez, est soigné, mais pas guéri. S’il fait attention, il s’en sortira.

-          Mais, ça veut dire que je ne suis pas obligé de rester ici ?

-          Vous ! Pas tout à fait. Votre cas est plus grave, vous êtes sous la responsabilité du docteur Rossi-Langlois, il a un doute sur votre état de santé, et tant que ce doute n’est pas levé, il vous auscultera sous toutes les coutures. Vous avez de la chance d’avoir un tel médecin. Mais si vous vouliez partir, oui vous le pouvez toujours, vous n’êtes pas en prison… Et puis, vous avez enfin votre chambre pour vous seul. Depuis le temps que vous nous la réclamiez, ben voilà, c’est fait.

-          Oui, enfin ! Il n’y avait pas d’urgence non plus. Depuis le temps que je le demandais, hein ! Je m’étais habitué, moi !

Bérangère me regarde en souriant.

-          Ils vont durer longtemps ces examens complémentaires ?

-          Non, je ne pense pas, mais on ne fait pas que vous réexaminer, on étudie aussi vos médicaments, il est possible qu’il y en ait un qui ne vous aille pas : pour faire simple, la combinaison entre certains médicaments ne serait pas compatible. On le saura vite.

Elle détourne légèrement le regard. Je crois que notre conversation est terminée. C’est sa façon délicate de me renvoyer.

-          Ai-je répondu à toutes vos questions ?

-          Euh ! oui, je crois… Merci Bérangère. Merci !

Je sors de la salle de garde, je referme doucement la porte. Je ne sais pas comment elle fait pour être toujours d’humeur égale, je ne l’ai encore jamais vue s’énerver, alors qu’il y aurait de quoi !

Le service du midi est bien terminé, il n’y a plus personne dans le couloir. Il règne un silence intense baigné par cette odeur de guimauve à l’eucalyptus. Je regagne ma chambre, un peu dépité. Mon prochain rendez-vous est à 15h avec le docteur Rossi-Langlois, dans ma chambre. D’ici là, je n’ai plus qu’à regarder la télé.

Ils sont malins ces gens : ils me laissent libre de partir après m’avoir dit que je n’étais pas totalement guéri. En fait, je crois que personne ne veut prendre de responsabilité, au cas où il m’arriverait quelque chose ! Ces examens s’éternisent, je n’aurais pas dû accepter de rester, j’aurais dû faire comme Jeff. Mais là, ils me tiennent, car je ne peux pas partir en cours de recherche, et je veux savoir.

Pendant que je me perds dans mes réflexions, je regagne ma chambre. Une surprise m’attend. Une femme aux cheveux blancs, mi longs, est assise sur mon lit, sa robe de chambre rose pâle s’accorde avec la couleur bleu-vert pastel des murs. De par sa tenue, elle ne passe pas seulement inaperçue, elle en devient presque invisible… Elle regarde par la fenêtre. Elle se retourne pour me voir rentrer : elle est âgée mais pas si vieille, je sens ses yeux bleus me transpercer de part en part, j’en ai une drôle de sensation.

-          Qui êtes-vous ?

-          Bonjour ! Je suis Josiane, votre voisine de la 532.

-          André ! Enchanté. Que puis-je pour vous ?

-          Pour moi, rien ! C’est pour vous que je suis là. Je vous vois regarder par la fenêtre tous les jours. Moi aussi, je partirais bien, mais je ne peux pas. Bientôt, je vous montrerai quelque chose qui devrait vous plaire. J’en suis certaine.

-          Ah !...

Qu’est-ce que c’est que ça, encore ! Je viens de quitter Jeff, mon « Bidule » du début, et voilà qu’une Josiane vient me voir pour moi. Décidément, quand je m’ennuie ça ne va pas, mais là, il y a trop de rebondissements d’un coup. Je suis soudainement content de ne plus partager ma chambre. En fin de compte, Bérangère avait raison, depuis le temps que je voulais être seul, il est temps d’en profiter.

-          Merci Josiane d’être passée. Je suis un peu fatigué, on reprendra cette conversation plus tard.

-          Bien sûr ! J’ai rendez-vous avec le docteur Rossi-Langlois tout à l’heure… Juste après vous, on se verra une fois les visites terminées. Je vous expliquerai. A tout à l’heure, André !

Je la regarde quitter la chambre, dubitatif. Cela fait plus de deux semaines que je suis à l’hôpital, et je ne l’avais même pas remarquée. Qu’est-ce qu’elle me veut ? Faudra que j’en parle à Bérangère… En attendant, il faut que je me prépare à recevoir mon médecin, j’ai plein de questions à lui poser et je ne veux pas être dérangé, ni par Josiane, ni par d’autres Bidules, ni par qui que ce soit !

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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