D'une vie II

   Michel et Valérie avaient eu du mal à démentir la rumeur, et maintenant qu’elle s’avérait fondée, il n’était plus question de faire machine arrière. De toute façon, aucun des deux n’avait envie de vivre en couple. Chacun chez soi et Dieu pour tous.

Michel allait de découverte en découverte : il avait mis un préservatif pour la première fois de sa vie lors des premiers ébats avec Valérie. Elle avait tenu à ce que leurs rapports soient protégés. Il lui arrivait d’avoir plusieurs partenaires, et Michel n’en était qu’un parmi d’autres, pour le moment… Rien que d’aller les acheter en pharmacie, fut une petite aventure. Il avait bafouillé devant la pharmacienne, il ne connaissait pas la taille de ce qu’il lui fallait. Il avait pris des King Size, histoire d’assurer devant les autres clients, qui ne s’occupaient pourtant pas de lui. Comble du ridicule, un jeune homme qui aurait pu être son fils, le félicita pour avoir choisi la bonne marque… Michel retrouvait ses vingt ans. Cependant, ces préservatifs se révélèrent trop grands, son sexe nageait dedans ! Valérie, qui n’en était pas à son premier coup d’essai, lui fournit la bonne taille.

Valérie était une jeune femme moderne, ou plutôt, qui vivait avec son temps. Elle avait divorcé après un mariage raté, et elle n’avait plus du tout envie de partager sa vie avec quelqu’un. Michel était prévenu, elle l’appréciait, mais elle ne l’aimait pas. Elle ne voulait plus être amoureuse de qui que ce soit. Cependant, l’aventure qu’elle vivait avec son chef lui plaisait beaucoup. Michel était attentionné, prévenant, délicat, tout ce qu’elle avait espéré chez un homme.

Du coup, ils allaient ensemble aux cours de zumba, ils dansaient comme des fous, puis, la soirée se terminait parfois chez lui ou chez elle, et Michel lui mijotait un petit plat avant de faire l’amour. Petit à petit, il retrouvait le goût des choses, il retrouvait le plaisir de vivre… Il avait sympathisé avec Enzo, le jeune fils de Valérie : ils s’entendaient bien. Il faisait beaucoup d’efforts pour que tout aille bien ; il avait tellement culpabilisé lors de son divorce, qu’il ne voulait plus jamais refaire les mêmes erreurs.

Seulement, maintenant, il marchait sur des œufs avec Valérie : elle pouvait se lasser à tout moment. Il se rendit compte que s’il avait été dans la même situation avec Véronique, ils seraient peut-être encore ensemble. Il faisait attention à tout, il s’occupait de tout, il ne la couvait pas, il s’intéressait à ce qu’elle désirait, et elle faisait de même avec lui.

Véronique l’avait quitté pour vivre le grand amour avec un type dont personne n’aurait voulu, même pas dans un cauchemar, pensait-il. Sa grossesse était un mystère, mais elle était bien enceinte. Elle semblait heureuse de tout faire de travers. Alors, que lui, faisait tout pour retrouver l’équilibre, avec une vie de couple, un semblant de vie de famille, une situation amoureuse satisfaisante, bref la normalité. Il y arrivait tant bien que mal, mais il y arrivait. En fait, il faisait comme son ex-femme, mais différemment. D’ailleurs, tous les deux faisaient différemment, mais ils le faisaient quand même.

Cette pensée ouvrit une fenêtre dans son esprit cartésien. Et si Véronique avait eu raison ? Michel eut un peu peur de ce qu’il commençait à comprendre. Il eut surtout peur que l’enfer ne s’entrouvre sous ses pieds. Mais non ! Nulles ténèbres ne l’avaient avalé…

-          Nom de Dieu ! s’exclama-t-il.

Véronique n’était pas assez maline pour avoir manigancé tout ça, non ! Elle l’avait tout simplement deviné, pensa-t-il.

Sauf que l’élément déclencheur, dont il était à l’origine, lui avait révélé, qu’il fallait qu’elle change de vie. Lui, qui réfléchissait tout le temps, qui passait ses soirées dans des cafés-philos, n’avait pas été capable d’imaginer qu’un autre monde était possible, qu’il n’y avait pas qu’une façon de faire, mais des centaines, voire des milliers… Cette idée le réconforta : même si ça ne marchait plus avec Valérie, il ne serait plus jamais seul.

Pourtant, Michel considérait toujours que son ex-femme avait perdu la boule en route. Il n’en démordait pas… Il y avait quand même une chose qu’il lui reconnaissait : elle ne se mêlait jamais de ses affaires, d’autant plus qu’elle ne voulait pas qu’on se mêle des siennes.

Après plusieurs années d’évitements, Michel avait fini par rencontrer son rival et successeur : ça s’était fait chez lui. Véronique n’avait plus voulu remettre les pieds dans son ancienne maison, de peur de ne plus pouvoir en repartir. Les évènements en avaient décidé autrement ; sa grossesse étant devenue une quasi affaire d’état, Rachid ne pouvait plus reculer, il ne pouvait plus se permettre de froisser sa compagne, en refusant de connaitre son ex : elle portait son enfant.

Rachid n’avait pas vraiment d’éducation et ça se voyait, pensa Michel ; il était gourd, maladroit, empoté. C’est à peine s’il arrivait à articuler deux mots à la suite sans avoir l’air ridicule. Michel fit comme s’il ne se rendait compte de rien, alors que Pauline et Calvin furent moins discrets : ils rirent bêtement de ses maladresses. Rachid ne fut pas impressionné le moins du monde par ses interlocuteurs, il garda son naturel, et sourit à pleines dents tout le temps.

Deux mondes se rencontraient qui n’en ferait plus qu’un…

-          Enfin ! On se rencontre. Moi c’est Rachid… et vous ?

-          Comme si tu ne savais pas qui j’étais ! ...Tu peux me tutoyer, en tout cas, moi je ne vais pas me gêner… Si tu avais voulu me voir, ça serait fait depuis longtemps, tu ne crois pas ?

-          Oui, c’est vrai ! dans ce cas, tu aurais pu venir chez nous plus tôt !

-          Michel, Rachid ! Est-ce le moment pour vous engueuler ? intervint Véronique.

-          On ne s’engueule pas, on se parle, répondit Michel… Il a raison, on aurait dû le faire il y a longtemps. Tout ça n’a plus d’importance, maintenant.

-          On n’est plus qu’une seule et même famille… Mektoub Ich’Allah.

-          Ouais, c’est ça ! Faut quand même pas exagérer… enfin, on verra bien.

Véronique fit une petite réflexion à voix haute qui surprit tout le monde.

-          C’est marrant ! Je connais cette maison par cœur. J’ai l’impression que rien n’a changé, et pourtant, il me semble la découvrir, maintenant.

La soirée fut assez courtoise, factuelle, tiédasse. Ils n’avaient rien à se dire, mais il fallait bien faire en sorte de s’entendre. Depuis qu’il sortait avec Valérie, Michel n’avait plus de ressentiment envers Rachid ; Véronique n’était plus un enjeu ni un motif de querelle : désormais, il le considérait comme son beau-frère. Enfin, c’était la formule que Michel avait trouvée pour l’inclure dans la famille. En revanche, avec Pauline et Calvin, c’était le blocage total. Mais peut-être que les choses changeraient avec la venue au monde de leur demi-frère, ou demi-sœur ?

Rachid comptait sur l’arrivée de cet enfant pour reconcilier tout le monde : en tout cas, c’était son but, une sorte de vœu pieux œcuménique. Et en parlant d’universalisme et de religion, Rachid avait fait une promesse à son père ; cette promesse qui effacerait tous ses problèmes et qui le relierait à toute sa famille pour toujours : le baptême musulman de l’enfant… Pour le moment, personne ne connaissait le sexe du futur petit, mais si Rachid et son père espéraient un garçon, Véronique s’en moquait, même si ses préférences penchaient pour une fille.

Depuis qu’elle était enceinte, elle avait doublé le rythme des prières qu’elle adressait à la madone. Rachid s’en inquiétait : ça compromettait ses plans. Il ne lui avait rien dit du projet de conversion qu’il ambitionnait pour elle. Son père ne voulait que l’enfant, si la mère était d’accord, ce serait bien aussi, mais il ne fallait pas trop en demander, à « ces Françaises ».

Un jour qu’il lui rendait visite, Michel avait surpris Véronique rentrant du marché avec son manteau ample et son foulard sur la tête ; il en avait déduit illico, qu’elle s’était convertie. Ce qu’elle s’empressa de démentir, mais Véronique n’était plus à un mensonge près. Cependant, tout le monde pressentait que ces histoires de religion seraient la pomme de discorde qui ferait éclater le fragile consensus qui régnait encore.

 

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

(Si cette histoire vous a plu, n’oubliez pas de liker. Merci. Retrouvez la communauté des lecteurs sur Facebook, DKalionian BlogImaginaire)