Promène

   A 10h, mon ASH, vient me chercher pour mes nouveaux examens. Ce matin, on me refait un ECG, c’est-à-dire un électrocardiogramme qui, normalement, détermine ce qui ne va pas. Bertrand me fait assoir dans un fauteuil roulant, et on se met en route aussi sec. J’ai juste le temps d’adresser un petit mot à mon colocataire :

-          A tout à l’heure !

Jeff ne me répond pas, il se contente de remuer la tête. Je comprends le signe, c’est ok pour moi. Depuis qu’il m’a parlé, je suis passé de Christophe Colomb à Robinson Crusoé qui vient d’accueillir son Vendredi sur son île. Je ne suis plus seul !

Bertrand me pousse dans les couloirs pour rejoindre l’ascenseur. J’aimerais bien le faire courir, mais ce n’est pas possible. Il y a trop de chariots et de malades qui déambulent, et puis, l’ascenseur n’est pas si loin. J’ai hâte de remonter pour entamer une vraie discussion avec mon nouveau comparse.

Bertrand me dépose dans la salle d’attente. Je ne me fie pas trop à ce qu’il me promet car j’ai déjà passé de longs moments à attendre mon tour, alors que j’étais prévu dans les premiers. En plus, ce sont des examens complémentaires, donc, il n’y a rien d’urgent, mon pronostic vital n’est pas engagé, comme on dit ici !

-          André ! je vous laisse entre de bonnes mains, on va venir vous chercher bientôt !

-          Ok Bertrand ! A dans deux heures ! ping pongé-je sarcastique.

Il me sourit. Il sait comme moi que mes examens auront lieu avant la pause de midi, mais comme il est à peine 10h passées, ça laisse une marge aux techniciens pour me prendre en main… Heureusement, j’ai pris mon téléphone, je peux consulter mes messages et y répondre. Je peux même regarder les infos. J’aurai dû demander son numéro à Jeff, Je lui aurais envoyé des textos : ça occupe bien, ça !

Ah ! La cardiologue vient me chercher : c’est plus rapide que je ne l’aurais cru. Je remarque tout de suite ses longues jambes qui se fichent dans des sabots bien usés. C’est une belle femme, sa blouse blanche cintrée lui va à merveille, mais le sourire ne fait pas partie de sa panoplie, on dirait… Elle me demande de sortir de mon fauteuil et de la suivre dans la salle. Là, je me retrouve nez à nez avec un vélo d’appartement… Elle m’explique que je vais pédaler un moment et qu’ensuite, elle procédera à l’examen, c’est-à-dire à un ECG d’effort. Je la regarde fixement, un peu inquiet.

-          Je sais que vous faites déjà du vélo ergonomique pour faire circuler le sang dans vos jambes, mais là, à l’issue de la séance, je vous ferais un ECG. Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer.

-          Ja wohl ! Herr Doktor !

C’est sorti tout seul. Elle grimace, l’humour n’est pas son fort, on dirait. Je ne parle pas l’allemand, je ne sais pas si j’emploie le bon terme, cependant, ça me fait rire, et je me sens bien, tout de même.

Allez, un signe de tête furtif, puis je monte sur le vélo. Je pédale comme si je me promenais au bord de l’eau. La cardiologue me demande d’aller un peu plus vite pour que mon effort soit enregistré. Je n’avais pas remarqué, mais je ne suis pas tout seul dans la salle, il y en a deux autres qui pédalent, ils sont déjà rouges et en sueur. J’espère que je ne vais pas me retrouver dans le même état… La cardiologue passe de l’un à l’autre pour voir si tout va bien. Celui qui est tout rouge s’arrête net, il n’en peut plus. Le médecin le fait assoir doucement, prend son pouls, puis appelle un collègue pour qu’il prépare la table pour faire l’ECG. L’ASH arrive avec un brancard roulant, fait allonger le gars rougeot, et repart avec.

Au bout de quelques minutes, la cardiologue vient vers moi, me fait signe d’arrêter et de descendre. Elle me fait assoir et me demande si ça va. Elle en profite pour prendre mon pouls. Elle note le résultat sur une fiche, puis appelle son collègue qui apparait en poussant son brancard.

J’ai déjà passé un ECG, donc je ne suis pas très surpris de la façon dont ça se déroule, en revanche, je ne vois pas pourquoi j’en ferais un second. Bon, je me laisse faire, ça m’occupera un moment ; la cardiologue répondra à mes questions plus tard, je pense.

On m’installe sur une table, je suis sur le dos. La cardiologue place elle-même les électrodes sur mon torse nu, pendant qu’un autre m’en place sur les poignets et les chevilles, le tout étant relié à une machine. J’ai à peine le temps de me détendre que c’est déjà fini : ça ne dure vraiment que quelques minutes.

-          C’est déjà fini ? J’étais bien là ! Alors ? Comment vais-je ?

-          Le docteur Rossi-Langlois vous le dira. Il interprète les résultats mieux que moi.

-          Il lit dans les boules de cristal aussi, non ?

-          C’est ça ! Au revoir et bonne journée.

La cardiologue enchaine avec un autre patient, pas le temps de discuter, c’est l’usine ici.

Bertrand apparait presque comme par magie : pile à l’heure avec mon fauteuil roulant. Je lui fais signe que je n’ai pas besoin du fauteuil, je me sens bien.

-          Ordre du docteur Rossi.

Ah oui ! J’avais oublié. Si c’est un ordre du patron, on ne discute pas.

Je prends mon temps pour me rhabiller, j’ajuste ma veste de pyjama, j’enfile mon gilet informe qui me tient chaud, même s’il est moche… Je consulte ma montre, il est midi, comme le temps passe vite quand on est occupé.

-          Que fait-on ?

-          Si vous alliez déjeuner ? Je vous accompagne au réfectoire.

J’acquiesce d’un signe de tête et je fais un grand sourire qui veut dire merci. Bertrand comprend parfaitement et me sourit en retour… Dès qu’on arrive dans la salle, ma première attention est de dévisager les présents ou ceux qui arrivent. En fait, j’espère que Jeff sera là. Je balaye du regard la salle de droite à gauche, et de gauche à droite plusieurs fois, et je ne vois personne.

-          Jeff ne vient pas déjeuner ?

-          Qui est Jeff ?

-          Je veux dire Jean-François, mon colocataire.

-          Ah lui ! Je ne sais pas. Il a peut-être des examens à passer, sinon il ne devrait pas tarder, je pense.

Aujourd’hui, je me rends compte d’une chose : Bertrand me parle le plus gentiment du monde, mais avec un tel détachement que ça en devient suspect, tellement ses réponses sont exprimées sur un ton monocorde, avec une voix d’une douceur extrême. Parfois, j’ai l’impression d’être déjà mort ou qu’il fait tout pour me rassurer. Seulement, cette voix calme m’inquiète plus qu’autre chose. Je trouve cette douceur inhumaine.

Je m’installe à un bout de table, je suis bien visible, Jeff ne peut pas me rater… Les dames de service s’affairent à remplir nos assiettes et nos verres, entrées, plats et desserts virevoltent aussi vite qu’elles le peuvent pour nous satisfaire. Le service est vite expédié… Mon régime a évolué : c’est bien mieux. Cependant, au bout de quarante-cinq minutes, toujours pas de Jeff en vue. Je suis déçu, moi qui espérais célébrer notre rencontre du Troisième Type : « allo la Lune ? ici la Terre, rodger ! »

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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