D'une vie II

   Cette rumeur était désagréable, elle ruinait tous ses efforts pour sortir du marasme dans lequel son divorce l’avait plongé. Plus que tout, il savait que ses collègues pouvaient devenir impitoyables, et d’une méchanceté sans limite. Ce problème vint se rajouter comme une couche supplémentaire.

Un matin, il trouva Valérie en pleurs dans son bureau. Elle, qui était si forte, avait fini par craquer.

-          Que se passe-t-il, Valérie ?

-          Tiens ! Regarde !

Elle lui tendit un post-it sur lequel un seul mot était inscrit : « suceuse ! »

-          Je l’ai trouvé sur la porte de mon vestiaire en arrivant. Quelle bande de salopards !

-          Ok ! je vais en parler ce matin au patron ; il faut arrêter ça. Fais-moi confiance, on va les calmer.

Michel demanda audience à son supérieur hiérarchique, qui accepta de les recevoir tous les deux. Devoir se justifier n’est jamais facile, surtout quand on n’est coupable de rien. Si Michel n’avait pas de problème pour s’exprimer, Valérie eut du mal à se mettre en avant, devant son patron… Ils arrivèrent tout de même à démentir la rumeur. Le chef de Michel était bien évidemment au courant ; il accueillit ces explications avec bienveillance… Cependant, s’il fallait bien faire quelque chose, ça restait plus facile à dire qu’à faire. Il n’était pas question de séparer ce binôme, qui obtenait de très bons résultats, et il n’était pas non plus question de virer l’équipe de Michel… Ce dernier se retrouva avec le même dilemme qui avait précipité la fin de son mariage. Impossible d’employer la force, mais user de diplomatie et d’une certaine fermeté.

Michel avait carte blanche pour régler l’affaire, avec pour challenge, une seule issue : la réussite.

Valérie ne fut pas très satisfaite de l’entrevue, le patron avait bien réagi mais le plus dur était de faire taire la rumeur, et ce n’était jamais une mince affaire. Elle se sentait mal, tout d’un coup.

Michel décida de convoquer toute son équipe, y compris Valérie, dans son bureau, pour une petite réunion d’information ; ça ne durerait que quelques minutes. Personne ne se doutait de quoi que ce soit :

-          Bonjour à tous ! J’ai quelques mots à vous dire… Voilà, Valérie et moi, allons nous marier le mois prochain.

Valérie, qui n’avait pas été mise au courant de la stratégie, fit les gros yeux : stupéfaite. Le reste de l’équipe accueillit la nouvelle agréablement.

Après un blanc de quelques secondes, Michel reprit la parole :

-          Deuxième information : Valérie et moi, on ne se mariera pas ! C’était une connerie !

Là, tout le monde fut surpris, mais pas Valérie, qui venait de comprendre le jeu. Un des gars s’exclama.

-          Mais, pourquoi tu nous convoques, alors ? Pour nous dire des « conneries » ?

-          Non ! Pour que vous cessiez d’en répandre sur Valérie et moi, dit-il fermement.

Le silence se fit. Plus personne ne bougeait. Ils se sentirent tous coincés : autant les coupables que les innocents. Tout le monde se regardait, se surveillant les uns les autres, de peur de se dévoiler.

-          Merci pour votre attention ! Vous pouvez y aller.

Ils rompirent les rangs dans un silence quasi religieux ; le message était passé. Seule Valérie resta encore un moment pour savourer ce moment… Dès que la porte fut fermée, elle et Michel éclatèrent de rire. Il avait improvisé et tenté le tout pour le tout. Il était content de lui, autant qu’elle se sentait fière de vivre cet instant. Elle s’apprêtait à quitter le bureau quand elle voulut lui faire une bise de remerciement, leurs lèvres se frôlèrent. Elle prit l’initiative de les presser contre celles de Michel. Un baiser nerveux, court, amical… Il fut surpris mais ne voulut plus la laisser partir. Il la retint par le bras, la ramena à lui, et l’embrassa vivement, passionnément.

…. Eh bien, voilà ! Il était temps que Michel s’y mette ! On peut toujours tirer profit de n’importe quelle situation. Celle-ci était mal engagée pour nos deux protagonistes, mais Michel a su renverser la situation ; ses formations managements ont dû servir à quelque chose. Quant à la scène finale, je la qualifierais, sans problème, de grandiose : un homme et une femme qui succombent, grâce à la rumeur, deux ouvriers qui tombent amoureux l’un de l’autre… A partir de là, il ne pouvait que remonter la pente… Comme quoi, il ne suffit de pas grand-chose pour être heureux…

Michel pouvait savourer sa victoire sur l’adversité : il n’était pas si nul que ça !

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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