Aubervilliers

   On commençait tout doucement à prendre nos marques dans l’immeuble et dans la ville : ça nous changeait de Livry-Gargan où il n’y avait rien et où il ne se passait jamais rien… Un soir, qu’il rentrait du boulot un peu plus tôt que prévu, Frank avait remonté le courrier. Il vint me voir, dubitatif.

-          Dis-moi ! Parmi les lettres que j’ai remontées, il y avait un petit mot, tu l’as vu ?

-          Euh non ! Quel mot ?

Frank me montra un post-it sur lequel était écrit : « merci d’arrêté de faire du bruit ! »

-          Ce n’est pas signé. Donc, ça n’a pas de valeur. Qui aurait pu nous mettre ce mot dans notre boite ? Et puis, quel bruit ferions-nous qui gênerait tant que ça un de nos voisins ?

-          Je pense que c’est une erreur. Ce mot ne doit pas être pour nous. On s’en fout.

Frank jeta le post-it. On verrait bien s’il y en avait un autre plus tard. Cependant Frank était de nature méfiante et parfois, craintive. Ce mot ne le rassurait pas. Je fis comme s’il ne s’était rien passé. Ce n’était rien qu’un bout de papier avec quelques mots écrit au stylo bille, mal orthographié, qui plus est. Donc peut-être le jeu d’un gamin peu subtil, ou plus sûrement, une erreur de boite aux lettres.

Ce soir-là, c’était mon tour d’aller jeter le sac poubelle. Le local se trouvait à l’opposé de l’entrée de l’immeuble : c’était sale, ça sentait mauvais, il fallait vraiment avoir quelque chose à faire pour y aller. Il n’était pas très tard, mais en entrant dans le lieu, qui n’était pas très éclairé, je distinguai deux personnes qui s’y trouvaient déjà. Je reconnus tout de suite l’un deux : mon jeune voisin à casquette, qui était en train d’échanger quelque chose avec un inconnu. Je les avais surpris en plein deal, compris-je.

J’ai salué et jeté mon sac dans le premier container, puis je suis ressorti le plus vite que j’ai pu. Cependant, j’avais noté le regard de mon voisin : il savait que j’avais tout vu. Je ne savais pas ce qu’il dealait, mais il était évident que ce n’était pas des cacahuètes. Je comprenais l’attitude du gardien, maintenant : lui aussi, savait ce qui se passait le soir dans le local à poubelle.

Je rentrai précipitamment et j’en parlai de suite à Frank. Curieusement ça ne lui fit aucun effet, alors qu’il s’inquiétait pour le mot dans la boite aux lettres. Moi, j’étais remué.

-          Ne t’inquiète pas ! me dit-il. Ce n’est pas très grave. Je vais t’expliquer. Notre gentil voisin t’a vu, mais il sait que tu l’as vu aussi : donc, un partout. Ça neutralise la situation : il ne se passera rien. Mais, on peut aussi s’en faire un ami.

-          Un ami ? Comment ça ?

-          Bouge pas ! Je reviens dans cinq minutes.

Il mit son blouson bomber, sa casquette de base ball, et quitta l’appartement. Il avait l’habitude de négocier avec ses élèves ou des stagiaires récalcitrants, mais là, je ne savais pas ce qu’il pouvait faire : j’étais sur les nerfs et à deux doigts d’aller le rejoindre. Sauf que je ne savais pas où il était parti.

Il mit bien plus de cinq minutes à revenir, mais il était content de lui.

-          Voilà ! Nous avons un nouvel ami dans l’immeuble.

-          Comment ça ?

Il ouvrit la main et je vis dans sa paume, un cube d’aluminium.

-          Hier soir, quand je suis allé jeter la poubelle, j’ai senti une odeur d’herbe mais je n’ai vu personne. Là, c’est clair que c’est notre voisin qui deal des barrettes de shit. En fait, j’ai acheté notre tranquillité, et en plus, elle est bonne.

J’étais sur le cul.

-          Quand je suis arrivé, il était en train de fumer, je lui ai demandé si je pouvais tirer une taffe, il a accepté et il m’a proposé une barrette : 100 Fr. Affaire conclue… J’aime bien fumer un petit joint le soir, ça détend. Je ne pensais pas en trouver à domicile.

-          Et il a accepté, comme ça ? … Vous avez parlé ?

-          Il a accepté… On n’a quasiment pas échangé… C’est un bon compromis. Maintenant, il sait qu’on ne bavera pas. On est tranquilles.

Dès le lendemain soir, je croisais notre voisin sur le palier, qui se fendit d’un salut de tête et d’un sourire franc. Ce n’était pas grand-chose, mais ça me rassurait.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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