Promène

 

   Toutes mes journées démarrent par le même constat : je m’ennuie. Réveil à 7 h par mon infirmière préférée, qui n’est pas là ce matin. Ah ! Ce genre de détail vous change une routine pour la vie, parfois ! C’est le tour de Firmine, aujourd’hui. Elle est sympa Firmine, elle est martiniquaise, toujours le sourire aux lèvres, même pour vous annoncer une catastrophe. Puis c’est le tour du thermomètre sous le bras, du petit-déj et du sacrosaint téléachat.

Avant mon admission, j’ai ouvert une page Facebook que j’ai essayé d’alimenter quotidiennement, mais c’était devenu une vraie drogue. La nuit, dès que j’entendais le « buzz » du vibreur m’indiquant qu’une réponse avait été postée, je consultais mon téléphone sur le champ. Moi qui ai un sommeil très léger, je ne dormais quasiment plus, ça devenait n’importe quoi. Du coup, j’ai laissé tomber cette nouvelle addiction. Si je ne m’en porte pas moins mal, je dors beaucoup mieux.

Je profite que Firmine soit là pour lui réclamer une chambre pour moi seul. On ne sait jamais, des fois qu’elle soit plus cool que Bérangère ! Rien à faire, il n’y en a pas de libre actuellement, m’explique-t-elle, alors que j’ai l’impression que l’étage n’est pas complet. Je lui fais part de ma constatation et elle me répond par un rire communicatif, qui a le don de m’entrainer, mais qui ne répond pas à ma question. Je me fais avoir à chaque fois. Je vais devoir supporter mon « Bidule » encore un certain temps ! Ce type m’exaspère et son mutisme me fatigue.

-          Firmine ! Puis-je vous poser une question ?

-          Mais bien sûr, André ! Vous pouvez me poser toutes les questions que vous voulez.

Je la regarde fixement en faisant la moue. Je sens qu’elle se moque gentiment de moi.

-          Comment s’appelle mon voisin ?

-          Il ne vous l’a pas dit ? Ce n’est pas bien de sa part, ça. Je propose que vous lui demandiez dès qu’il aura posé ses écouteurs.

Elle part dans un rire tonitruant tout en quittant la chambre, contente de sa réplique. Puis elle repasse la tête par la porte.

-          Il s’appelle Jean-François, ou Jeff si vous faites partie de ses amis. Il n’est pas très bavard, mais ça vous l’aviez remarqué, n’est-ce pas ?

-          Qu’a-t-il eu pour être dans la même chambre que moi ?

-          On m’appelle, je vous répondrais la prochaine fois. Bonne journée.

Firmine a encore trouvé le moyen de se défiler. Mais, je connais le prénom de mon voisin de chambré. On avance… En fin de compte, il n’a pas une tête à s’appeler Jean-François, je préférais quand c’était « Bidule », ça lui allait mieux. Il ne nous reste plus qu’à rentrer en contact. Je sens monter en moi la même excitation que Christophe Colomb quand il a rencontré des indiens lors de l’accostage de son bateau sur une plage de Cuba. Une sorte de rencontre du troisième type dans une chambre d’hôpital. Moi aussi, j’ai mon E.T, maintenant. L’univers n’est pas si vaste ni mystérieux, finalement ; en plus, on y rencontre des types qui s’appellent Jean-François. Ce n’est pas du tout ce que j’espérais.

On a un peu progressé aujourd’hui : ça m’a donné faim. Le petit-déj ne devrait pas tarder à arriver. Une bonne biscotte avec du beurre sans sel, un yaourt nature sans sucre, et un thé clair avec du lait qui n’a pas dû voir un pis de vache depuis longtemps. Mais j’ai hâte de fêter ce qui restera dans les annales comme l’évènement du jour.

La dame de service pose le plateau sur la table pivotante qui s’ajuste tout près de mon ventre. A la vue de cet enchantement des papilles, mon estomac fait des gargouillis lugubres. Mais cette fois-ci, il a tort, le plateau comporte une nouveauté : un bol de café bien noir. Bérangère a dû faire le nécessaire pour changer mon régime ! J’ai même droit à un panachage de petits pots de confiture, un d’abricot et l’autre à la fraise. Je teste la gelée orange, elle est hyper sucrée, je manque de me bruler la langue et le palais, tant je n’ai plus l’habitude de manger ce genre de truc chimique : ce n’est pas mauvais, c’est juste bizarre en bouche.

Je jette un œil au plateau de Jeff, il a la même chose ; je lui souhaite un bon appétit. Il me répond d’un signe de tête, ses écouteurs doivent être déjà branchés : son cerveau doit être occupé par la musique qu’il reçoit, et ne peut pas encore envoyer les informations à sa bouche pour communiquer. Mais il m’a répondu, c’est déjà ça, car remuer de la tête est aussi une forme élaborée de communication. Je devrais le noter dans mon journal de bord, comme Christophe Colomb devait le faire pour tous les évènements qui se déroulaient lors de ses traversées.

Je savoure ce café, bien meilleur que celui de la veille à la machine. J’ai presque l’impression de consommer un produit de luxe tellement ça m’a manqué. J’exagère un peu mais c’est presque ça. Je buvais beaucoup de café avant mon infarctus, je buvais surtout pas mal d’alcool et je fumais beaucoup également. Et puis soudainement plus rien : tout m’était interdit. Depuis la discussion d’hier avec mon médecin, et son diagnostic confirmé par Bérangère, j’ai le sentiment que je dois aller mieux, sinon mon régime n’aurait pas subitement changé ; ça me permet d’entrevoir la porte de sortie… Ce café me détend, c’est indéniable. Quant à Jeff, il ne mange rien, il sirote son jus d’un seul jet, puis repousse la table pivotante vers le bout du lit. Là, l’action s’accélère, il rejette les draps en arrière, passe les jambes par-dessus bord du lit, puis se lève. Je le regarde faire, médusé. Il s’approche de moi, puis dans un geste d’une précision inouïe, me tend la main. Je regarde bêtement ce qu’il a à m’offrir : il s’agit des deux petits pots de confiture.

-          Euh !... Merci.

C’est sorti tout simplement de ma gorge. Je ne savais pas quoi dire d’autre, de toute façon. Voilà, ça y est, nous sommes entrés en contact. J’en suis presque bouleversé… Je m’aperçois que je m’étais enfoncé dans mon oreiller pendant que je le voyais approcher. Je me redresse en essayant de cacher ma gêne. Pendant une fraction de seconde, j’ai cru qu’il se levait pour m’en coller une, qu’il avait enfin deviné que je me moquais gentiment de lui. J’aurais dû me douter qu’il ne lisait pas directement dans mon esprit : ma bêtise me surprend quelque peu. Du coup, je me reprends et j’essaie de formuler une phrase intelligible.

-          C’est très gentil de votre part, j’accepte volontiers, dis-je hautainement.

-          Ce n’est rien, c’est juste deux petits pots de confiture. Je n’aime pas ça. Si tu n’en veux pas, je les garde.

J’entends le son de sa voix. C’est incroyable, ça fait des jours que j’attends ça, et juste au moment où je vais peut-être sortir d’ici, il parle, et en plus, il me tutoie.

-          Ok ! Alors, je prends.

Il s’en retourne dans son lit et reprend sa position initiale : c’est-à-dire, allongé. Puis, il enlève ses écouteurs, il va parler à nouveau, je le sens.

-          N’oublie pas de mettre le téléachat ! Ça va commencer !

C’est moi qui ai la télécommande, alors j’allume. C’est vrai, ça va bientôt commencer… Je me sens bête tout d’un coup. Je ne sais plus comment me comporter. Je réalise que je lui obéis, maintenant.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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