Promène

   Encore une journée que je vois défiler dans son intégralité. Depuis quelques jours, j’ai du mal à trouver le sommeil la nuit et je n’arrive plus à faire la sieste durant l’après-midi, ce qui accentue mon ennui abyssal, pendant que mon voisin bat des records d’assoupissement. Je ne sais pas comment il fait ! Il dodeline de la tête toute la journée, le casque sur les oreilles, puis il s’endort avec, se réveille avec, il vit en permanence avec ses écouteurs. Ça m’énerve de le voir bouger en rythme constamment, mais il ne faut plus que je m’énerve, ça m’empêche de dormir.

***

Ce matin, Bérangère m’a apporté une bonne nouvelle : je vais être reçu par le médecin, celui qui m’a opéré, dans la journée. Ce qui veut dire qu’ils vont me laisser sortir bientôt. Je suis tellement excité par cette nouvelle que je suis obligé de sucer plusieurs pastilles anti-tabac en même temps pour me calmer. A cause de mon infarctus, je ne supporte pas les patches, trop fort. Du coup, je dégage une haleine mentholée qui se mélange à l’odeur d’eucalyptus, comme un avant-goût de la chambre froide qui m’attendait. J’ai perdu du poids mais heureusement je n’ai rien perdu de mon sens de l’humour.

« Bidule » a ajouté un nouvel accessoire à sa panoplie, il porte une casquette de baseball sous ses écouteurs. Il ne lui manque que des Ray Ban pour ressembler à un pilote de formule 1, j’hésite à le lui dire, il pourrait le prendre pour un conseil. Un rien nous occupe, c’est bien !

Il fait beau et c’est un crime de rester enfermé entre ces quatre murs. J’ai hâte de faire ma promenade sur le parking. Quand je vous disais que je partageais la même vie que les prisonniers, ce n’était pas un euphémisme… Je regarde par la fenêtre, je vois la cime des arbres au loin : ce que j’aimerais me balader par là-bas. Le parking a son charme, mais on en a vite fait le tour et mon ASH ne me lâche pas d’une semelle, impossible d’aller plus loin. C’est pour mon bien, me dit-il sans arrêt. D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi j’ai un accompagnateur en permanence, « ordre du docteur » m’avait-il répondu...

Il s’appelle Bertrand, il est plutôt jeune, quoi que je n’arrive pas à lui donner un âge, et il est en forme de bouteille d’Orangina : il dégage une gentillesse surprenante, qui m’agace parfois. Il a tenté de me parler, mais le problème c’est qu’il est toujours d’accord avec moi, donc impossible d’établir une vraie discussion avec des vrais arguments. Il fait semblant pour me faire plaisir. Du coup, c’est moi qui entretien sa discussion qui ne mène jamais nulle part. Ça n’a ni queue ni tête, mais il continue à répondre à mes élucubrations et le pire, c’est qu’il me prend pour un demeuré. Enfin, ça nous occupe jusqu’au déjeuner… Je ne lui en veux pas, c’est le système qui est comme ça, mais il pourrait faire un effort pour être un peu plus intéressant, tout de même. Entre mon ASH et « Bidule », je suis gâté.

Enfin, le moment tant attendu est arrivé. Mon ASH vient me chercher pour m’accompagner jusqu’au bureau de mon médecin. Pour une fois, je suis content de le revoir. Enfin, j’étais prêt depuis mon retour du réfectoire.

-          Ce n’est pas bon d’être impatient. Tout arrive à celui qui sait attendre !

-          Ouais, t’as raison mon gars ! Mais, tu n’es pas dans ma situation. Tu n’es pas malade et ce n’est pas toi qui reste croupir ici vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

-          Je disais ça, comme ça !

-          Moi aussi ! ça tombe bien ! On y va ?

Bertrand fait la moue, mais il a l’habitude de mes piques.

Je le suis jusqu’à l’ascenseur. Ma chambre est perchée au cinquième étage, alors que le bureau du docteur se trouve au rez-de-chaussée, près de la porte de sortie… Sa secrétaire me fait entrer dans l’antre. Ce n’est rien de dire que c’est surchargé en livres en tout genre. M. Rossi-Langlois est assis à son bureau, il lit un courrier, ses petites lunettes rondes sur le nez ; une blouse blanche recouvre son costume, il me fait signe de m’assoir sans lever le nez de sa lettre.

-          Merci, Bertrand ! Vous pouvez nous laisser.

-          Oui ! Merci Bertrand, imité-je sur un ton sarcastique.

Mon ASH se retire sur la pointe des pieds. Il referme la porte sans faire de bruit. Je suis sûr qu’il serre les fesses.

Maintenant, j’ai hâte d’entendre ce que va me dire M. Rossi-Langlois. Il termine de lire son courrier en marmonnant quelque chose dans sa barbe. Enfin, il lève la tête vers moi et me sourit.

-          Alors ! Comment allez-vous, André ?

-          Ben, c’est à vous de me le dire ! C’est vous le médecin.

-          Oui, bien sûr ! C’est une formule de politesse, une entrée en matière, histoire de renouer les liens entre le médecin et son patient. Vous êtes de la graine d’anarchiste, ma parole, non ?

Il sourit. Manifestement, il est satisfait d’avoir prononcé ce mot d’anarchiste. Je me contente de grimacer un rictus en guise de réponse.

-          Bon, ok ! Entrons dans le vif du sujet. J’ai d’autres rendez-vous cet après-midi… Je vous ai fait venir parce qu’il est temps de répondre aux questions que vous vous posez.

Je me raidis sur ma chaise. J’attends la phrase magique qui va annoncer ma libération imminente.

-          Tout d’abord ! Autant vous le dire tout de suite, nous ne pouvons pas vous laisser sortir pour le moment.

Je suis stupéfait.

-          Quoi ? Mais pourquoi m’avez-vous fait venir, alors ?

-          Si vous me laissez parler, je vous le dirai.

Mon cœur bat la chamade. Moi qui ne dois plus m’énerver, je suis servi.

-          Nous avons un problème avec vous… En fait, vous devriez aller bien, voire beaucoup mieux qu’auparavant. Or, ce n’est pas tout à fait le cas. Nous vous avons fait toute une série d’examens, nous avons vu et revu votre protocole… Et on ne trouve rien d’anormal. Donc, pour faire simple, nous ne savons pas ce que vous avez !

-          Mais concrètement, ça veut dire quoi ?

-          Vous avez eu un infarctus et on vous a soigné pour ça, mais il y a quelque chose qui nous alerte sur le fait que vous risquez d’en avoir un autre… J’ai bien dit, que vous risquez ! Je n’ai pas dit que c’était certain, mais c’est là. Vous avez tous les symptômes !

-          Que faut-il faire ?

-          J’ai contacté d’éminents confrères qui vous recevront dans quelques jours. On finira bien par trouver.

Je dodeline de la tête pour acquiescer. Voilà que je me prends pour « Bidule », maintenant. Je me reprends.

-          Vous pensez que ces nouveaux examens dureront longtemps ?

-          Tant que je n’ai pas l’avis de mes confrères, je ne me prononcerai pas. Ce n’est pas rien ce que vous avez eu, et vous faites toujours parti de la communauté des vivants : c’est quand même génial.

-          Personnellement, je n’accorde pas une très grande importance à ma propre vie, en tant que telle, en tout cas. Elle n’a pas plus de valeur que celle d‘une mouche ou que la vôtre, je dis ça sans mépris. Je ne suis pas un bobo écolo bouddhiste ou je ne sais quoi d’autre, je n’ai suivi aucune mode et je n’ai jamais été suicidaire ! J’ai pris conscience de l’imminence de ma mort, il y a une paire d’années, maintenant… J’ai eu la chance de vivre plus ou moins comme je voulais, mais je me suis toujours dit que si je devais mourir, pour X raisons, eh bien, je mourrais. Je ne suis pas croyant et je sais que j’irai nourrir les asticots, mais c’est un juste retour par rapport à tout le mal qu’on peut faire sur cette terre…En revanche, tant que je peux retarder le processus, je le ferai. Il y a une condition tout de même : que je puisse vivre ma vie ; car si c’est pour me transformer en légume, ça ne sera pas la peine d’insister.

Le médecin me regarde d’un air sévère, il n’est plus question de plaisanter.

-          Très bien, André… Si je comprends bien, vous vous battrez… Parfait !

 

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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