Promène

   Je ne sais pas quoi faire. Je donnerais n’importe quoi pour sortir d’ici. Je reste allonger des heures sur ce lit, alors que je pourrais… je ne sais pas moi, je pourrais courir, je pourrais dévaler des pentes, je pourrais me rouler dans l’herbe, je pourrais attraper des oiseaux… Non ! pas les oiseaux ! Eux, doivent rester libres… Ah oui ! Je voudrais m’envoler si je pouvais. Je divague pour calmer mon ennui, mais mon esprit a du mal à vagabonder entre ces quatre murs. Les médicaments censés me soigner m’anesthésient le cerveau et mon imagination est au ras des pâquerettes. D’ailleurs, je ne sais même plus à quoi ressemble une pâquerette. C’est toujours quand on est privé de quelque chose qu’on s’aperçoit du manque : et là, je suis en manque de liberté.

Ma chambre n’est pas désagréable. Elle est bien agencée. Enfin, avec le strict nécessaire pour rendre une chambre d’hôpital vivable, je devrais dire opérationnelle ; voyez plutôt : un lit, une table, une chaise, une petite salle de bain qui comprend un lavabo et un WC, et une télé. L’univers hospitalier ressemble étrangement à l’univers carcéral parfois. L’agencement est le même que dans les cellules mais sans barreaux aux fenêtres. Cela dit, je n’ai pas plus le droit de sortir que les détenus... On a eu la bonne idée de peindre les murs avec des couleurs pastel, un bleu-vert qui me rappelle la mer ou le ciel, c’est selon mon envie ; sinon tout est blanc. Mes draps, mes couvertures, mon pyjama et ce sol crayeux, ce balatum plastifié, quatre carreaux pour un mètre carré, tout est couleur blanc-paradis. J’ai compté chaque carreau plusieurs fois, et pourtant, je ne trouve jamais le même nombre. Donc ma chambre ferait entre douze et quatorze mètres carrés, ça dépend des jours.

J’avais demandé une chambre, seul, mais il n’y en avait plus. J’ai un jeune voisin, enfin, plus jeune que moi, en face de moi… Il est là depuis plusieurs semaines mais je ne sais toujours pas comment il s’appelle. Il est connecté à son téléphone du matin au soir ; soit il regarde son écran, soit il a d’énormes écouteurs sur les oreilles, ou parfois les deux en même temps. Je pense que l’humanité rentrera en contact avec une civilisation intergalactique inconnue, bien avant qu’on n’arrive à se parler.

Heureusement, mon lit est proche de la fenêtre et la vue n’est pas si mal. C’est le seul cadeau de cet hôpital, j’ai une vue imprenable sur une forêt, et au loin la mer. Quand je peux laisser la fenêtre ouverte, des embruns chargés d’iode m’arrivent aux narines et me revitalisent sûrement plus que n’importe lequel de ces foutus traitements.

En plus de la fenêtre, il y a la télé : l’autre lucarne du bonheur. Si j’entrevois la liberté derrière la fenêtre, j’en distingue une autre en regardant les programmes. Mon voisin et moi, regardons le télé-achat en silence, religieusement, à 9 heures tapantes : on ne manquerait notre messe pour rien. On ne s’est jamais concertés, on sélectionne et on regarde, c’est tout. Ça nous relie au monde des actifs, celui qui nous manque cruellement. Puis, on bloque tout le restant de la journée sur ARTE, aucun de nous deux n’osant changer de chaine, de peur de passer pour un plouc. Je fais une exception pour le mercredi soir, c’est soirée foot et mon voisin kidnappe littéralement la télécommande, mais je fais comme si je ne savais pas.

Je suis arrivé ici en ambulance, en urgence absolue, toutes sirènes hurlantes, manquait plus que le tapis rouge : la classe, quoi ! …Heureusement que j’étais avec des amis lors de mon attaque, sinon je n’aurais jamais pu raconter cette histoire. Cependant, j’ai une aversion pour les hôpitaux, je ne m’y sens pas bien : rien que d’y être me rend malade.

J’ai eu un infarctus, je suis hospitalisé depuis deux semaines et j’entame ma troisième et dernière semaine. Cependant, je n’ai pas encore de date exacte de sortie. J’ai subi un triple pontage coronarien, l’opération s’est bien déroulée, et tout serait en ordre mais je me sens faible : mon séjour a été prolongé en soins de suite et de réadaptation cardiaque. D’après mon médecin, la situation serait normale, mais je n’y crois pas. Car, si tout va bien, pourquoi ne puis-je pas sortir d’ici ?

-          Bonjour André. Comment allez-vous ce matin ?

-          Bonjour ma sœur ! ça va !

-          Ah ! L’humour est là, donc ça va !

-          Non ! j’ai envie de fumer !

-          Pas possible.

-          J’ai envie de danser !

-          Pas possible.

-          J’ai envie de faire l’amour !

-          Ça vous arrive encore à votre âge ? Quand on a soixante ans, on ne pense plus à ça, non ? … Et ce n’est pas bon pour votre petit cœur… A part ça ?

C’est notre ping-pong du matin.

-          Pourquoi nous réveille-t-on à 7h du matin ? Je n’ai rien à faire de la journée. C’est le matin que j’ai envie de dormir, surtout pas à 9h devant le télé-achat…

-          Je vous l’ai déjà dit, je dois commencer par vous prendre la température. Comme tous les matins à 7h.

-          Ah oui ! ça vous plait de me mettre le thermomètre, hein ?

-          J’adore vous le mettre sous les aisselles…

L’infirmière enlève le thermomètre, regarde la ligne rouge du mercure.

-          37,5° ! C’est parfait. Vous allez bien. A tout à l’heure.

-          Donc, je peux sortir ?

-          C’est le médecin qui décide, pas moi.

Voilà, nous jouons ce sketch tous les jours. Quasiment les mêmes phrases débitées à la même heure par Bérangère et moi. Ça change quelque peu quand Bérangère n’est pas en service, mais à peine, le spectacle est en place… La prochaine apparition d’un membre du corps médical ne se produira pas avant 10h, pour m’emmener faire de l’exercice, c’est-à-dire marcher le long du parking, en lisière d’une zone arborée, ou faire du vélo d’appartement dans la salle de sport jusqu’à midi. Faire du vélo est un bien grand mot, je pédale plutôt dans la choucroute, c’est juste pour faire circuler le sang dans les jambes. Je suis nul en activité physique, mais j’aime bien marcher ; je suis volontaire pour m’échapper dès qu’il faut sortir du bâtiment. Lorsque j’y retourne, l’odeur qui y règne m’envahit à nouveau : un mélange de divers produits chimiques et d’eucalyptus. C’est parfois agréable, parfois non, c’est comme de la guimauve sucrée très entêtante.

A midi, on nous emmène au réfectoire. Je suis toujours accompagné par un ASH : des fois que j’aurais un malaise… C’est un vrai calvaire pour moi. Il faut que je supporte les autres malades et de les voir, me rend encore plus patraque. Il faut aussi ingurgiter cette cuisine, alors que j’ai encore du mal à mâcher, à avaler. A cause de mon opération, j’ai perdu quelques kilos que je ne suis pas presser de reprendre. Ce qu’on nous donne est tellement mauvais, que ce n’est pas demain la veille, que ma courbe de poids va s’inverser.

Après ce calvaire, je fumerais bien tout un paquet de cigarettes, mais c’est interdit. Sous peine de mort.

J’attends avec impatience la visite de mon médecin, qui ne passe pas avant 15h. Je lui pose toujours la même question, un rituel entre nous.

-          Quand vais-je pouvoir sortir, docteur ?

-          Bientôt ! je vous le promets.

Ensuite je suis bon pour une sieste jusqu’au diner, que je prends dans ma chambre vers 18h, puis on nous prépare pour la nuit.

Sinon Bérangère a raison : pour le moment, je n’ai plus envie de faire l’amour, ma libido est au point zéro. Je pense que c’est dû au traitement qui me transforme en légume. En anglais, on dit « vegetable », c’est le bon terme, je végète dans mon eau de cuisson, sans sel, sans rien… Ce n’est pas le même scenario pour mon voisin. Parfois, ses petits gémissements étouffés, me réveillent la nuit. Lui, il ne tient plus. Mais là encore, je fais comme si je ne savais pas. Une seule question me taraude : s’il est dans la même chambre que moi, c’est qu’il a un problème de santé proche ou identique au mien ; alors, pourquoi ne suis-je pas dans le même état que lui ? Ou lui dans le mien ? La jeunesse ne fait pas tout. Bérangère refuse de me répondre, enfin, elle fait comme si ma question n’avait aucun sens.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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