D'une vie 19

   Véronique ne savait pas par quoi commencer. Elle avait tout le temps pour défaire ses bagages : il valait mieux qu’elle le fasse seule, tranquillement… Il était encore trop tôt pour aller au lit : elle sentait bien que Rachid n’aurait pas dit non, mais ce n’était pas le moment.

Elle n’avait rien mangé de la journée, elle avait tenu sur les nerfs, mais maintenant qu’elle se sentait en sécurité chez Rachid, son ventre gargouillait… Elle sentit une grande lassitude l’envahir. Pourtant, elle n’était pas désemparée, non elle était juste fatiguée de la journée infernale qu’elle venait de vivre.

Elle était souvent venue dans cet appart’ mais elle n’avait jamais mis les pieds dans la cuisine : elle ne savait même pas où elle était située…Rachid lui montra le chemin : juste à droite après la porte d’entrée, elle ne pouvait pas se tromper… Elle découvrit un endroit propre et rangé, l’évier était vide de vaisselle. Le réfrigérateur ne contenait qu’une dizaine de canettes de bière, à part ça, c’était la banquise. Les placards étaient vides, également : il n’y avait rien à manger. C’était bien rangé parce que personne n’utilisait les équipements de la cuisine.

Véronique avait faim, il fallait qu’elle mange un peu. Elle n’était déjà pas très en chair, mais le stress de la journée lui avait creusé encore un peu plus les joues. Rachid lui proposa de commander des pizzas et de les manger en regardant la télé… Ce fut plus facile à dire qu’à faire. Aucun des livreurs ne voulurent s’aventurer jusqu’à la Cité des 5000 : il était trop tard pour eux. Ça commençait bien ! Rachid ne se démonta pas pour si peu : le restaurant La Rose de Tunis était ouvert tard le soir, ce n’était pas très loin, ils pouvaient encore se faire livrer un couscous. Le livreur était connu dans la cité : il ne risquerait rien.

Véronique vécut sa première nuit avec Rachid, entre tension et joie : pas vraiment facile pour trouver le sommeil. Cependant, elle apprécia la chaleur du corps de son homme ; elle s’y blottit comme une femelle l’aurait fait avec son ours.

Le premier réveil hors de sa maison fut aussi une expérience. Elle avait l’impression de revivre ses vingt ans et sa première nuit avec Michel. A l’époque, elle avait été très angoissée, mais aujourd’hui, elle était heureuse. Enfin, un sentiment qui la rapprochait de sa nouvelle vie : bizarrement, elle se sentait bien dans sa peau.

Ils avaient tout le temps ce matin-là : ils firent l’amour, tranquillement, délicatement. Rachid était un ours d’une grande douceur. Du moins, le fut-il ce matin-là…Véronique apprécia de ne plus être pressée et savoura son moment d’intimité intensément ; c’était elle qui en profitait, et pas une autre.

Après avoir fait l’amour, ils eurent envie d’un bon café au lit, mais il n’y avait pas de cafetière, et donc pas de café. Décidément, il y avait tout à faire dans cet appart’… Elle s’organisa pour les courses. Elle nota tout ce qui manquait pour transformer une grotte en nid douillet. Rachid ne se fit pas prier pour l’emmener au supermarché le plus proche : le petit couple faisait ses premiers pas dans ce monde nouveau.

Vers 17h, Véronique alla à la rencontre de Pauline et Calvin, à la sortie du lycée. Elle ne savait pas du tout ce qu’elle allait dire, elle trouverait bien en route, mais elle y allait d’un pas décidé… Ils furent assez contents de voir leur mère : ils avaient compris depuis longtemps qu’il se passait quelque chose avec leur père. Ils discutèrent tranquillement, comme des adultes, sur le chemin du retour vers la maison, sans se presser.

… Manifestement, les enfants de Michel et de Véronique ne dormaient que d’un œil et ils avaient les neurones pour tout comprendre. Ils se taisaient parce qu’ils ne savaient pas comment aborder le sujet. Leurs camarades vivaient souvent les mêmes problèmes, ils ne savaient pas comment se comporter : là, Véronique crevait un abcès salutaire… Ils prirent la chose sans la commenter : l’amant, le licenciement, la séparation, tout y était passé en quelques minutes comme un résumé d’un épisode de sitcom… Pour le moment, il n’est pas utile de la commenter non plus : nous avons tous compris…

Véronique était satisfaite de son travail du jour. Elle avait rempli les placards et parlé à ses enfants. Tout était réglé : c’était simple la vie, en fin de compte.

En fait, du point de vue de Véronique, tout allait bien, mais lorsque Michel apprit que les enfants savaient tout, il fut très contrarié. Il avait élaboré toute une batterie d’explications plus ou moins bancales, qui justifiaient l’absence de leur mère à la maison. Il n’eut pas le temps de les exposer :

-          Vous avez vu votre mère ?

-          Bah oui !... Heureusement qu’on t’a pas attendu pour avoir des explications, répondit Calvin.

-          On sait tout ! C’est cool ! répondit Pauline.

-          C’est cool ?... Mais vous savez quoi ?

-          Bah ! On sait pourquoi maman est partie !... Elle a rencontré un mec, qui s’appelle Rachid et elle vit avec lui… Voilà, c’est comme ça !

-          Moi, franchement ! Si j’étais amoureuse d’un mec, je partirais tout de suite aussi…

-          Vu comme t’es vilaine ! C’est pas demain la veille !... Par contre, c’est un Reubeu…

-          Papa, pourquoi mon frère est un gros bolos ?

-          Ça suffit ! C’est sérieux ce qui se passe avec votre mère. Est-ce que vous avez conscience qu’on est au bord du divorce ?... Vous comprenez ce que ça veut dire ?... Vous êtes complètement à la masse ou quoi ?

Michel était au bord de la crise de nerf. Il se retenait de crier. Il voulait sauver les meubles… si tant est qu’il restait quelque chose à sauver.

-          Toutes mes copines ont leurs parents qui ont divorcés. Elles n’ont pas l’air si malheureuses… Doubles cadeaux à Noël, doubles cadeaux d’anniversaire, deux fois plus d’argent de poche… que du plus… Non, t’inquiète papa, c’est pas un problème.

-          Ouais ! Pauline a un peu raison… faut voir à quoi il ressemble ce mec… avant de juger…je pense, non ?

Michel était sidéré.

-          Par contre ! C’est pour toi que ça peut poser un problème. Qu’en penses-tu ?

-          Merci Calvin !... Sincèrement, je vous remercie tous les deux de vous soucier de ce que j’en pense.

Michel reprit son souffle avant de parler, plutôt calmement, d’ailleurs :

-          Pour le moment, je n’en pense rien… Je veux voir votre mère pour mettre les choses au clair… On peut discuter entre adultes. Quoi ! Merde…

-          Ok ! Ça roule, dirent les deux ados.

Puis ils rompirent les rangs pour monter dans leur chambre, laissant Michel à ses réflexions… Il était quelque peu désemparé : il se sentit affreusement seul.

… On dirait que Michel vient de se prendre une claque, non ? Il n’y a que lui pour vivre un drame, ou alors ses enfants sont terriblement lucides. Il se retrouve un peu comme le dindon de la farce… Bon, c’est peut-être qu’une impression pour le moment. On verra par la suite que rien n’est simple dans une séparation… Enfin, normalement !...

La première chose que fit Véronique en arrivant dans son nouveau logis, fut de changer d’adresse à la Poste puis d’y déposer son chèque d’indemnités. Une fois fait, elle attendit quelques jours de recevoir son attestation employeur pour s’inscrire au chômage… Elle en profita pour interdire à Rachid de fumer dans la chambre…

L’an zéro de sa nouvelle vie démarrait.

Didier kalionian - le Blog Imaginaire (c) 2018

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