Nem 12

Le lendemain matin, j’ai un peu la gueule de bois. J’ai la satisfaction du devoir accompli mais je ne me sens pas particulièrement fière. En fait, j’attends les résultats ; j’attends que quelqu’un me dise qu’il s’est passé quelque chose chez Romain. Il est encore trop tôt pour que la rumeur se répande dans le milieu gothique de Paris, mais j’ai hâte d’avoir des nouvelles : ça ne sera pas avant ce soir, je pense. En même temps, je redoute que l’on sache que c’est moi, mais ça, ça sera la surprise.

Romain ne pensera peut-être pas à regarder sa boite aux lettres ce matin, mais l’odeur a dû envahir son hall d’immeuble : et la merde à température ambiante, ça ne sent pas vraiment bon… Je regarde mon portable, je n’ai aucun message, ni de Romain ni de personne.

Dans la rue, et dans le métro, j’ai toujours la tête haute, ma colonne vertébrale est bien droite. Ça fait du bien d’être fière de soi de temps en temps, mon égo est au top, c’est tout ce que je voulais, en fin de compte.

La journée au boulot se passe tranquillement : le téléphone sonne mais il n’y a jamais personne qui y répond. Enfin, de temps en temps, je décroche pour ne pas avoir l’air de ne rien faire. Entre deux clients, je consulte mon portable, mais toujours rien. Ce soir, je ferais un débriefing téléphonique avec Nocturna, ça ne me changera pas trop du boulot mais ça pourra me détendre.

Dès la fin de ma journée de travail, j’appelle Nocturna mais je tombe sur son répondeur, je laisse un message pour qu’elle me rappelle ce soir.

Effectivement, dès 21h, elle me rappelle, toute contente de pouvoir cancaner en terrain propice.

-          Salut ma biche ! Alors, quoi de neuf ?

-          Rien de spécial ! je voulais juste savoir si tu avais eu des nouvelles de Romain, récemment.

-          Ben, non ! Rien de rien. Tu sais Romain n’est pas trop mon pote, surtout après ce qu’il a fait à ma copine Mag, tu sais Lady Donotdisturb.

Malheureusement, rien d’intéressant à entendre ce soir-là. Mon coup d’éclat n’a pas encore fait le tour de la galaxie gothique : je suis déçue. Nocturna devient vite barbante quand elle n’a rien à dire.

C’est un coup d’épée dans l’eau pour le moment : ça finira bien par percer ; je n’ai pas fait tout ça pour rien quand même. Je raccroche sans état d’âme particulier après une bonne demi-heure à parler de tout et de rien ; elle me saoule un peu, là.

Quinze minutes après avoir raccroché, Nocturna me rappelle. Qu’est-ce qu’elle veut encore ? Qu’a-t-elle oublié de me dire ?

-          Que se passe -t-il, Nocturna ?

-          Tu ne devineras jamais qui vient de m’appeler ?

-          Euh ! Romain ?

-          Non ! Son pote, Chauve-Pourri ! Figure-toi que quelqu’un a mis de la merde dans la boite aux lettres de Romain et aurait signé son méfait par « Némésis » un truc comme ça !

Je retiens mon souffle. Je ne sais pas s’il faut rire ou s’inquiéter. Je ne l’interromps pas pour le moment.

-          Mais que voulait Chauve-Pourri ?

-          Il voulait savoir si je connaissais ce Némésis. Je n’ai jamais entendu ce surnom. Pourtant, j’en connais du monde dans le milieu… ça ne me dit rien du tout. Et toi, tu connais ?

-          Euh non ! jamais entendu parler.

-          C’est marrant, on parlait de lui il y a quelques minutes, et v’là que son pote me bigophone pour avoir des infos, maintenant. Ce n’est pas banal, ça !

-          De la merde dans sa boite aux lettres, tu es sûre ?

Je fais l’innocente-là, et je le fais bien.

-          Ben ouais, c’est ce qu’il a dit… Eh ! Tu veux que je te dise : c’est bien fait pour sa gueule. Quand on fait des crasses, faut s’attendre a ce que le boomerang revienne d’une façon ou d’une autre. C’est Mag qui va être contente.

Nocturna se met à rire aux éclats, du coup je me lâche et j’ose rire aussi.

A partir du moment où elle et Chauve-Pourri sont dans la confidence, tout Paris sera informé dans un délai très bref.

-          J’espère que ce n’est pas Mag qui a fait le coup. Non, parce que c’est bien pour rigoler, mais le Romain, il ne s’appelle pas Cheval Fou pour rien. Quand il est en colère, c’est Cheval Furieux qu’il pourrait s’appeler. Je n’ai pas envie qu’il la cogne, ce con ! Bon, faut que je te laisse, ma poule, je vais appeler Mag. A bientôt.

Je raccroche et je me tords de rire sur mon lit. Ça a fonctionné comme je voulais : Romain va se poser des questions jusqu’à la fin de sa vie. Cependant, il n’a pas tardé à réagir, il envoyé son copain dealer aux nouvelles. Nocturna et Chauve-Pourri connaissent vraiment le tout-Paris gothique, voire plus. S’ils savent quelque chose, ils le diront, en revanche, s’ils ne savent rien, ça restera un mystère pour Romain, qui sera obligé d’orienter ses recherches vers un autre milieu. Je ne vois qu’un seul problème : s’il accuse Magalie, je serai obligé de me dénoncer ou de trouver une solution alternative, mais je ne veux pas qu’elle paye pour moi.

En attendant d’en savoir plus sur les investigations de chacun, je savoure ma victoire. Si Romain cherche à savoir, c’est qu’il est humilié, et j’espère qu’il l’est tout autant que moi je l’ai été, après avoir été virée par texto. Il s’est pris une bonne leçon, je pense… Samedi soir prochain, j’irai aux Caves, j’en saurai peut-être un peu plus.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018