D'une vie 19

   Michel ne s’était pas attardé plus longtemps : de toute façon, il ne pouvait rien faire. Il finit par retourner dans sa banlieue prétentieuse… Chez lui, il vivait comme sur une autre planète : son quartier ressemblait à un Bantoustan sécurisé. Des jolies maisons bien alignées, aux pelouses tondues ras, cachées derrière de belles clôtures, séparées du taudis par l’autoroute : invisible mais utile frontière, bien pratique pour vivre en autarcie, sans se soucier de ce qui pourrait se passer ailleurs. Jusqu’à ce jour, Michel s’en foutait comme de son premier slip, mais depuis la fuite de sa femme vers ces contrées hostiles, il y réfléchissait.

Tout le questionnait… Comment avait-elle pu se laisser séduire ? Comment pouvait-elle préférer vivre dans un quartier mal famé ? Pourquoi était-elle partie maintenant ? Comment avait-elle pu voler dans la caisse ? Ces questions tournaient en boucle dans sa tête, sans qu’une réponse satisfaisante apparaisse…

Cependant, au bout d’un moment, il abandonna : la conclusion devenait évidente. Une évidence qu’il s’était refusé à accepter. Personne ne pouvait choisir le pire à la place du mieux, sauf les faibles d’esprit. En fait, sa femme Véronique devait être folle ! Il n’y avait pas d’autre explication…

Ou alors, l’autre, avait dû l’ensorceler. Chez les Arabes aussi, il devait y avoir des marabouts, qui utilisent des filtres magiques pour envoûter les gens… Véronique avait adhéré à tout ce qu’elle avait détesté depuis des années.

Il divaguait. Il ne supportait plus rien… Dans le bar du salon, trônait une magnifique bouteille de whisky, offert par son beau-père : il n’en buvait que pour les grandes occasions ; ça tombait bien, s’en était une, se dit-il.

Il se servit un grand verre qu’il but d’une traite. C’était fort, mais c’était bon… Il se servit un second verre qu’il dégusta : les effets de l’alcool lui étaient vite montés à la tête.

Les enfants étaient dans leurs chambres respectives, insouciants et inconscients de ce qui se tramait sous leur nez. Michel ne jugea pas nécessaire d’expliquer que leur mère avait déserté le foyer pour le moment. Véronique avait besoin d’un peu de temps pour souffler : une journée ou deux devraient suffire… Il espérait qu’elle serait de retour dès le lendemain. Il n’y avait que sur la question du job que Michel ne s’inquiétait pas : il n’y avait aucune raison de le dire aux enfants. Un job est un job.

… On fait une pause dans le récit. Michel croit au père Noel, on dirait bien. Il vient de vivre une crise majeure dans sa vie, pas seulement dans la vie de son couple, et manifestement, il ne mesure pas vraiment l’étendue des désastres… Quant à Véronique, elle est allée là où on serait tous allés… Enfin, elle n’avait pas trop le choix non plus, non ? …

Véronique avait quitté le domicile conjugal pour se rendre directement chez son amant : c’est-à-dire chez Rachid, Cité des 5000… Il fut sacrément surpris de la voir débarquer chez lui, sans une escorte, un jour non habituel. Elle força le passage pour entrer dans l’appartement. Il remarqua qu’elle avait son sac de sport et une petite valise en plus. Qu'est-ce que ça voulait dire ?

-          Ton mari t’a autorisé à sortir, ou quoi ? dit-il rigolard.

-          Rachid ! faut que je te parle… C’est important.

Ils s’assirent tous les deux dans le canapé, en face du téléviseur, qu’à contre cœur, Rachid dut éteindre pour écouter sa maitresse. Son visage fermé ne lui inspirait rien de bon.

-          J’ai une mauvaise nouvelle… J’ai été virée de mon boulot ce matin.

-          Quoi ?... Mais qu’est-ce que tu as fait ?

-          J’ai tapé dans la caisse… pour nous !

Rachid se recula dans le canapé, comme pour s’enfoncer dans le dossier.

-          Quoi ?... Mais comment ça, « pour nous » ?

-          Les trois cents euros que je te donnais tous les mois, je les prenais dans la caisse de l’entreprise… Qu’est-ce que tu croyais ? Que j’étais milliardaire ?

La mâchoire inférieure de Rachid lâcha d’un coup.

-          Mais…mais, je ne t’ai jamais demandé de faire ça, bébé ?

-          Je le sais bien… Tout est de ma faute…Maintenant, je n’ai plus que les yeux pour pleurer.

-          Et… Tu vas toucher le chômage ?

-          Il n’y a que ça qui t’intéresse ? Si je te dis non, tu me vires aussi ?...

-          Non, bien sûr !

-          Alors, oui ! Je vais toucher le chômage. Mon enfoiré de patron m’a fait un licenciement économique.

Rachid se détendit d’un coup.

-          Ben ça va, alors ? Tu as des diplômes, tu retrouveras un boulot vite fait.

-          Il y a autre chose… J’ai quitté mon mari…

Rachid fixa les deux valises. Tout s’expliquait. Elle venait s’installer ici.

-          Et tu viens emménager chez moi, quoi !

-          Où veux-tu que j’aille, bébé ?... Tu ne m’aimes plus ?

-          Ecoute, Véro ! Ok pour que tu t’installes chez moi, mais tu as remarqué que j’habitais dans la pire des cités HLM de la banlieue parisienne ? Tu sais qu’il y a plein de dealers, de drogués, et des barbus partout ici. L’ascenseur est souvent en panne. Tu n’es pas vraiment une fatma : ça va se voir que tu es une blanche. Ça ne te fait pas peur tout ça ?

-          Tu me protègeras, mon bébé !

-          Et tes enfants ?

-          Je les verrai demain après-midi… ça ne sera pas facile de leur expliquer, mais il faudra que je le fasse. Ils sont grands, ils comprendront… Je suis prête pour affronter le monde entier.

-          Tant mieux !... Je ne serai pas là tout le temps. Il faudra, parfois, que tu te débrouilles toute seule.

Ils se regardaient droit dans les yeux. Leurs bouches étaient à quelques centimètres l’une de l’autre. Véronique hocha la tête. Rachid l’embrassa goulument. Le contrat était conclu.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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