Nem 11

Je fais la chouette encore quelques minutes : je surveille de chaque côté de la rue, rien ne vient, la voie est claire… J’ai les tempes qui chauffent, et la sueur me coule le long de la colonne vertébrale. Je commence à flipper, je n’avais pas prévu ça. J’ai la paume des mains moite, que j’essuie négligemment sur mon leggin.

Je traverse pour rejoindre le hall d’entrée, je fais le code d’accès, je pénètre. La lumière s’allume automatiquement dès que je referme la porte. Je le savais, mais là, ça me surprend : je sursaute. Je me dirige vers l’ascenseur, j’appuie sur le bouton, il descend : ça ne dure que quelques minutes, mais je le trouve très lent, tout d’un coup. Une fois dans la cabine, je mets le foulard et le loup, que j’ajuste dans le miroir, puis je sors la boite de mon sac. Je suis fin prête.

Arrivée à l’étage, je sors en m’assurant qu’il n’y a personne : là aussi, la lumière s’allume automatiquement, c’est chiant. Je me dirige d’un pas décidé mais sans faire de bruit vers sa porte d’entrée, je colle une oreille. J’entends le son de la télévision mais rien de plus. J’écoute sans bouger, la lumière finit par s’éteindre, je suis dans le noir, ça va mieux. J’hésite entre sonner et toquer. Que dois-je faire après ? Ça va aller vite, il ne faut pas que je réfléchisse sinon je sens que je vais partir en courant.

J’ai toujours l’oreille collée sur la porte, j’entends des pas chez lui. Je perçois clairement la voix de Romain : il parle à son chat. J’avance le bras pour sonner et au même moment, la lumière se rallume : zut ! c’est de ma faute, les capteurs ont repéré le mouvement. Je me retransforme en statue en espérant que ça s’éteindra rapidement. C’est long ! Au bout de deux bonnes minutes, au moins, je suis exaucée.

Maintenant, je suis plus qu’une statue, je suis pétrifiée. Je transpire à grosses gouttes : je n’y arriverai pas. Puis, passé le moment d’étonnement, il va me courser ou me reconnaitre. Je n’avais pas pensé à ces détails : je ne pourrais jamais faire terroriste comme métier… J’ai les nerfs mais il faut que je rebrousse chemin. Je me vengerai d’une autre façon : tant pis pour la mise en scène, c’était marrant quand même… Je quitte le palier et je retourne dans l’ascenseur : j’enlève mon loup, et avec le foulard, j’essuie la sueur sur mon front.

En arrivant au rez-de-chaussée, je passe devant les boites aux lettres : je m’arrête devant celle de Romain. Un éclair me traverse l’esprit ! Je sors le Tupperware, je l’ouvre, et je déverse l’intégralité de son contenu bien liquide et malodorant, par la fente. Je n’ai même pas eu le temps de mettre les gants… Je referme bien hermétiquement, puis je la range dans un sac en plastique. J’ai toujours un stylo feutre sur moi, qui écrit gras : j’inscris sur sa boite « Némésis was here ! », j’espère qu’il connaît cet album du groupe Styx pour lequel j’ai paraphrasé le titre « Kilroy was here », et qu’il fera la relation… Bon, s’il ne connait pas, ce n’est pas grave, ça lui permettra de se poser des questions.

Enfin, je sors en courant de son immeuble, et je ne m’arrête qu’en vue de la station de métro.

Je suis extenuée mais tellement satisfaite de ce que j’ai fait. Je ris en même temps que je reprends mon souffle. J’imagine la tête de Romain quand il va ouvrir sa boite aux lettres demain matin : je ris encore plus, c’est trop fort. J’en ai mal au ventre.

J’essaie de me calmer en attendant la rame sur le quai. J’ai la tête haute, je me sens fière de moi, comme jamais je ne l’avais été auparavant. Je sais très bien que ce n’est pas un grand chambardement qui ne changera pas le monde, mais désormais, quand je me ferai jeter sans raison valable, Némésis prendra le relais d’Eileen, et fera payer le malotru !

En attendant, je plane à six pieds du sol.

J’ai remis les écouteurs, et j’enchaine par le « Stabat Mater » de Pergolèse, c’est du baroque, ça me met dans un état contemplatif extraordinaire. Je vais m’assoir au fond de la rame, je regarde les stations défiler tranquillement. L’effet d’euphorie semble en chute libre, le roulis du métro calme définitivement l’adrénaline… Je repense à ce que j’ai fait et je me dis qu’il y a un point négatif toute de même : si jamais Romain avait voulu changer d’avis et revenir avec moi, c’est désormais impossible. En tout cas, moi, après un truc pareil, je ne pourrais pas.

Je spécule sur ce que je ne connais pas, simplement parce que j’aurais tellement aimé rester avec ce mec que je me dis que les miracles existent. Je me suis fait jeter des dizaines de fois, sans raison parfois, et je sais qu’ils ne reviennent jamais. Alors, ce n’est pas grave : tant pis pour lui, tant pis pour moi.

Je me rends compte que mes mains sentent mauvais : je les essuie avec un mouchoir en papier, je frotte autant que je peux, mais sans savon, ça ne change rien. Cette odeur me ramène à la réalité : ma vie est terne et sans saveur, mais pas sans mauvaises odeurs… J’arrête la musique car si ça continue, c’est moi qui vais finir sur la croix. De toute façon, on arrive à la station Belleville, c’est là que je descends.

Il est presque minuit, il faut que je me hâte de rentrer, je me lève tôt le matin pour aller faire semblant de bosser, et il faut que je range tout mon attirail avant de me coucher… Je remplis l’évier d’eau savonneuse, je plonge la boite, mais je laisse tremper ; je range dans une armoire, le foulard et le loup.

Je me couche avec le sentiment du devoir accompli, j’ai l’impression d’être la petite cousine de Wonderwoman : c’est dur d’être une super héroïne. Oui dur, mais pas impossible. En tout cas, Némésis a fait son baptême du feu, et les mecs étant ce qu’ils sont, je pense qu’il y en aura d’autres, c’est inévitable.

J’éteins la lumière, l’obscurité m’apaise, je m’endors quasiment tout de suite.

Didier kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018