Jours 10

Lorsqu’un peu plus tard, Suze voulut entrer avec ses thermos, elle en fut empêchée par les deux policiers en faction :

L’enquêteur alluma une cigarette, il en proposa une à Hovnatan qui la refusa. Le jeune homme était inquiet : ça se voyait à la pâleur de son visage. Pourtant, il faisait l’effort de se tenir droit dans son siège tout en restant calme mais ses jambes gigotaient nerveusement, il avait du mal à se contrôler. Il régnait un calme rassurant dans le bureau du recteur, l’enquêteur n’avait pas l’air pressé de commencer : il fumait, inhalant et exhalant en ayant l’air de réfléchir. Il observait le jeune homme : détendu. Hovnatan attendait anxieusement en regardant de temps à autre s’il ne reconnaissait pas un livre dans les rayons de la bibliothèque qui jouxtait le bureau. Cinq bonnes minutes qu’ils étaient ensemble et il ne se passait rien. Hovnatan sentit que son dos était trempé de sueur.

D’un bond, l’enquêteur se leva et écrasa sa cigarette dans le cendrier devant lui, sortit son calepin :

-          Nom, prénom, âge, adresse, situation etc. ?

Le jeune homme inspira un bon coup et répondit à toutes les questions en essayant d’être le plus précis possible. Il bafouillait, tremblait mais il répondait. Ces questions usuelles le détendirent un peu. Puis, vinrent les questions concernant l’évènement du jour.

Hovnatan raconta en tout point à l’enquêteur l’histoire qu’ils avaient mis au point avec le recteur. Ce ne fut pas si terrible, il y arriva sans problème. Le policier se contentant d’acquiescer sans demander plus de détails.

Comme prévu, l’enquêteur demanda à Hovnatan de le suivre au commissariat pour y enregistrer sa déposition à l’issue de laquelle il serait mis en garde-à-vue. L’enquêteur ne lui passa pas les menottes. Il lui demanda gentiment de le suivre.

Dans le couloir, Suze attendait qu’on lui réclame les thermos. Puisqu’on lui avait demandé de rapporter du café, il fallait bien que quelqu’un en profite. Elle se risqua à proposer du café aux deux policiers en faction mais ceux-ci se contentèrent de lui demander de partir d’un geste las de la main : comme on chasse une mouche. Elle fulminait intérieurement, elle savait que ça ne servait à rien de vouloir discuter avec eux. Ils étaient programmés pour être désagréables et ils obéissaient mieux que des robots. Les machos en uniforme étaient les pires des hommes, se dit-elle.

Devant autant de mépris, elle décida d’obtempérer aux injonctions des fonctionnaires de police : soit de dégager. De toute façon, les thermos devaient être froid. Suze les rapporta à la cafétéria, les femmes de service pourraient peut-être en profiter.

En revenant de la cafétéria, Suze vit passer Hovnatan entre les deux policiers, elle ne savait pas si elle devait s’émouvoir ou être soulagée de son départ. Elle avait la nette impression que de responsable, il allait passer au statut de victime. Elle les suivit jusque sur le parking ; deux voitures de police et une Lada banalisée stationnaient devant l’entrée. Hagop discutait avec les policiers de la seconde voiture, il semblait fort à l’aise avec eux… Samvel arriva sans faire de bruit derrière elle, déposant amicalement une main sur son épaule droite. Ça allait suivre son cours dit-il, et ça finirait sûrement bien. Elle se retourna lentement. Le recteur s’avançait vers elle pour l’autoriser à partir. C’était fini pour aujourd’hui. Elle ne se le fit pas dire deux fois et dégagea la main de Samvel brusquement. Refugiée dans sa Lada, elle souffla pour diminuer la tension, et prit la décision de rejoindre l’hôpital pour retrouver Joe. Il n’était pas loin de midi : la circulation était dense.

Hovnatan monta dans une des voitures de police sous le regard de ceux qui étaient encore présent sur le campus. Il avait l’air choqué mais il conservait son calme. L’enquêteur suivait la scène sans s’émouvoir plus que ça.

Il remercia tout le personnel encore présent :

-          Je reviendrai demain matin à la première heure et je compte interroger un maximum de personnes. Professeurs, personnels et élèves devront être à ma disposition ainsi qu’un bureau. Merci de me préparer une liste de tous ceux qui sont inscrits dans cette université.

-          Enquêteur Gulbenkyan, je mettrai mon bureau à votre disposition ainsi que le personnel administratif, assura le recteur.

Suze roulait en direction de l’hôpital quand l’émotion la submergea. Elle se gara et elle pleura à chaudes larmes. La situation était ubuesque. Le « gentil « Amjad avait été accusé de vol et avait mal fini, et le « méchant » Hovnatan, qui était indirectement responsable de sa mort, ressemblait à une victime. Pourtant elle ne croyait pas un instant ni à la culpabilité de Amjad, ni à la responsabilité de Hovnatan. Il n’y avait pas de justice sur cette Terre ! Elle se demanda aussi ce que pouvait bien faire Amjad avec le projet de Hovnatan ? Quelque chose n’était pas logique. Amjad était un bon élève, bien meilleur que Hovnatan : qu’avait-il besoin de voler les plans d’un autre ? Elle se promit d’y réfléchir et de trouver la vérité. Elle sécha ses larmes, et appela Joe sur son mobile.

-          Joe ? Où es-tu ? A l’hôpital ? Je suis en route mais c’est bouché !

-          Ok ! J’ai un problème. Je n’arrive pas à remplir correctement les formulaires. J’ai besoin de ton aide, tout de suite.

-          Oui, oui ! C’est bon, j’arrive.

Suze se gara sur le parking de l’hôpital. Ajusta ses cheveux et chercha à l’aide d’un rétroviseur des traces de larmes. Retrouver ses moyens était la meilleure chose pour réfléchir et envisager des solutions. Enfin ressaisie, elle quitta sa voiture et chercha l’entrée. L’hôpital datait de l’ère soviétique et s’il avait été performant à une époque, il était désormais en manque de moyens évident. Cependant le service y était impeccable pour celui qui pouvait se le permettre. Suze retrouva Joe dans la salle d’attente bondée. Il semblait abattu, mais il supportait la situation. Les ambulanciers s’étaient occupés de suite du corps d’Amjad, et Joe, en tant que représentant de l’université, attendait pour remplir les papiers. Les guichets étaient bondés également et un brouhaha incroyable régnait dans ce lieu.

-          Alors comment te sens-tu ? lui demanda-t-elle.

-          Mal ! Je n’arrive pas à croire ce que j’ai vu aujourd’hui. J’ai l’impression d’être dans un mauvais rêve dont je ne vais pas tarder à me réveiller. Je tiens le coup parce qu’il le faut, sinon j’irais me coucher pour ne plus rien faire de ma vie.

-          Moi, c’est la froideur avec laquelle le recteur a dirigé cette affaire qui me laisse pantoise. C’est un ancien militaire, il a dû en voir d’autres c’est sûr, mais là, je suis sidérée. Tout comme je n’arrive pas à croire qu’Amjad ait pu voler le projet de Hovnatan. Ça ne tient pas debout.

-          Tu as raison, on s’est laissés déborder émotionnellement par l’événement. Les trois mousquetaires avaient réglé leur musique sur la même partition. Ils ont su maîtriser la situation et la retourner en leur faveur. La police a fait quelque chose ?

-          Tu parles, l’enquêteur est un ancien militaire qui était sous les ordres de Samvel dans le passé, c’est un charlot ! Quand il lui cause, il lui donne du « mon commandant ».  Ça sent l’enquête bâclée à plein nez. On devrait être interrogé demain matin. L’université est fermée pour la journée, ça leur donne du temps pour s’organiser. Il est malin, le recteur.

-          Je suppose que l’administration de l’université va prévenir la famille d’Amjad ? Que s’est-il passé pour Hovnatan ?

-          Hovnatan a été emmené par la police, je n’en sais pas plus.

-          C’est notre tour, Suzanne, on va pouvoir remplir ces papiers et quitter cet endroit. L’hôpital garde le corps et ils le remettront à la famille, en espérant qu’elle vienne le récupérer !

Une fois la question administrative réglée, ils n’avaient plus envie de faire quoi que ce soit.

Didier kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018