D'une vie 19

   Michel était sorti de la chambre avec une boule au ventre. Il était contrarié mais il ne montrait rien. Mais dès qu’il fut dans la rue, il eut une forte envie de pleurer. Il se retint. Ce n’était pas le moment. Il ne voulait pas se donner en spectacle, dans sa rue, devant son voisinage… Dans la voiture, il alluma le lecteur de CD, y enfourna un vieil album de Johnny Hallyday : « Mon P’tit Loup » cracha des enceintes. Il monta le son très fort. Lui, qui voulait quitter la maison discrètement, attira tous les regards dès qu’il fut sur la route. Chaque feu de signalisation devenait un obstacle qu’il ne pouvait contourner, l’obligeant à faire profil bas à chaque arrêt ; Johnny hurlant dans l’habitacle de la voiture.

Il s’était mordu la langue plusieurs fois pour ne pas créer une crise supplémentaire entre eux, mais là, le choc était rude. D’abord, les malversations dans les comptes de l’entreprise, le licenciement, puis un amant ; tout ça en une seule petite matinée. C’était trop ! Beaucoup trop !... Il n’avait rien vu venir, rien du tout. Il avait l’impression d’être dans un film, un cauchemar : il allait se réveiller, c’était imminent… une voiture, derrière lui, klaxonna, le feu était repassé au vert. La réalité le sortit de sa torpeur. Il ne dormait pas, il était bien au volant de sa voiture. Donc, s’il était bien en voiture, c’est que toute l’histoire était en train de se dérouler.

Il se gara, ouvrit la portière, pencha la tête et vomit tout son saoûl. Il cracha jusqu’à la bile, contracta ses abdominaux le plus possible pour se vider entièrement : il ressentait le besoin de se purger d’un mal… Cela faisait des années qu’il n’avait pas vomi de la sorte. Il se dit qu’il avait l’air d’un pochetron en fin de soirée.

Johnny hurlait toujours autant. Il coupa la musique.

Son téléphone sonna : c’était son adjoint. Il ne pouvait pas lui parler dans cet état. Il coupa l’appel. Il rappellerait plus tard… Il vit sur le trottoir une fontaine Wallace. Il s’approcha en titubant, pour se nettoyer la bouche et se désaltérer un peu. Son mouchoir était imbibé de bile : il ne pouvait même pas s’en servir pour s’essuyer. Il vivait les yeux ouverts dans une sorte de fin du monde. Il réalisa qu’il ne pourrait pas travailler cet après-midi-là. Il lui fallait une pause pour digérer toutes ces informations et calmer son ventre.

Son téléphone sonna de nouveau : il prit l’appel, encore son adjoint. Michel ne lui laissa pas le temps de parler, il l’interrompit pour lui annoncer qu’il ne viendrait pas travailler parce qu’il n’était pas bien. Au moment même où il prononçait ces mots, il se sentit défaillir : effectivement, il était bien malade.

Il n’aurait jamais dû repartir. Il remonta en voiture et fit demi-tour pour rentrer chez lui.

Lorsqu’il arriva, il eut une forte appréhension : la maison semblait vide. Il pénétra rapidement, appela sa femme : le son de sa voix se perdit dans les étages. Il grimpa les escaliers jusqu’à leur chambre… Véronique n’y était pas, son sac de voyage non plus. Juste un petit mot scotché sur l’écran de la télé qui se trouvait sur le meuble devant le lit.

« Excuse-moi ! »

Michel arracha le mot et pleura nerveusement… Que fallait-il faire, maintenant ? Il resta un long moment assis sur le lit, la tête dans les mains, sans penser à rien, quand le visage de Maryse lui apparut soudainement. Oui, bien sûr ! Cette folle devait savoir quelque chose, se dit-il !

Il l’appela :

-          Maryse ? C’est Michel !... Non, ça ne va pas, mais on fera avec. Dis-moi, Véronique n’est plus à la maison. Sais-tu où elle pourrait être ?

-          Non, du tout !... On pourrait peut-être se voir ? Ça serait bien qu’on se parle, tu ne crois pas ? Je finis à 17h.

-          D’accord ! Je passe te prendre à 17h…à tout de suite.

Ça tombait bien ! C’était exactement ce que Michel voulait faire : parler avec Maryse. D’ailleurs, elle semblait être dans de bonnes dispositions pour soulager sa propre âme torturée.

Elle le rejoignit dans un café proche du boulot, elle arriva en trombe, comme si elle allait rater un avion. Michel se leva pour l’accueillir : ils se firent la bise comme de vieux amis, qu’ils étaient encore.

-          Alors ? Véro n’est pas à la maison ?

-          Ben, non ! Je comptais sur toi pour me dire où elle est passée. Ce matin, tu as semblé en savoir long sur sa vie secrète.

-          Honnêtement ! Je ne sais pas où elle se trouve, mais je peux te dire avec qui elle se trouve…

-          … avec son amant ?

-          Avant de parler de tout ça, je voudrais te dire les raisons qui me poussent à te parler… Véro est une bonne copine, je l’aime beaucoup, c’était une bonne collègue aussi. Mais toi aussi, je t’estime. Ce n’est pas de la délation que je fais, mais ce matin, le licenciement de Véro m’a laissée sur le cul ! Je crois qu’elle est partie dans un délire incontrôlable, il lui faut de l’aide, plus que des reproches. Si je peux t’aider aussi, ça sera avec plaisir…

-          D’accord ! Dis-moi ce qui se passe, maintenant…

-          Je vais y venir…

Michel s’impatientait. Il voyait bien que Maryse allait cracher le morceau, mais son bla-bla pour se protéger du son supposé courroux, l’exaspérait.

-          … Oui ! Véro a un amant : depuis plusieurs mois. C’est un peintre en bâtiment, un intérimaire que j’avais recruté pour une mission… c’est un Arabe, aussi.

Maryse avait prononcé le mot fatidique « Arabe », comme si Véronique avait attrapé des poux, ou pire, une M.S.T… Quant à Michel, il ne savait pas encore si la nouvelle était plus gênante que le racisme affiché de son amie. Après tout, l’amant, qu’il soit arabe ou pas, était surtout un homme qui prenait sa place. Pour le moment, il ingurgitait les informations, il réfléchirait plus tard :

-          … J’ai son adresse. Il habite dans la grande cité HLM des 5000, pas très loin d’ici. Je suppose que Véro est partie chez lui.

Michel fit la grimace lorsqu’il apprit l’adresse : sa femme n’avait pas choisi son lieu de retraite au château de Versailles, et le prince charmant habitait la pire des barres de banlieue, loin des Mille-et-une-nuits.

-          Honnêtement ! Je ne le trouve pas très beau. Il est grossier, pas très intelligent. Je ne sais pas ce qu’elle lui trouve… Il n’a rien pour lui, le pauvre…

-          Est-ce que c’est censé me rassurer ?

-          Excuse-moi, Michel ! Ce n’est pas ce que je voulais dire…

-          D’accord ! Continue… Sinon, le détournement d’argent, c’était pour lui ?

-          Je suppose… En fait, je l’ai appris ce matin par Véro. J’étais inquiète. Je ne comprenais pas pourquoi elle avait été convoquée… Tu sais, JP lui a fait une fleur en lui faisant une rupture conventionnelle. Elle avait droit à un licenciement pour faute grave. Crois-moi, Fanny, qui est une peau de vache, avait préparé les documents pour virer Véro sur le champ… De cette façon, elle pourra retrouver du travail rapidement…

Leur boisson tiédissait.

Maryse raconta toute l’histoire depuis le début. Michel éprouva un certain malaise en l’écoutant : il n’avait rien vu, ni rien soupçonné non plus… Il ne put réprimer un soupir sonore lorsqu’il apprit que l’abonnement à la salle de sport était bidon. Véro avait été très maline.

Il s’en voulait de n’avoir pas su combler les attentes de sa femme. Ses réflexions restèrent dans sa tête, il ne voulait pas en faire part à Maryse. Cependant, il comprenait le rôle qu’elle avait pu jouer, celui de conseillère pour la cadrer, puis de frein. Mais Véronique était partie dans le décor malgré les avertissements de son amie.

Deux bonnes heures plus tard, Maryse prit congé de Michel : ils s’étaient tout dit… Ils se firent la bise, ce qui rassura Maryse : ils étaient toujours amis, semblait-il… Pour lui, il était clair qu’il n’aimait pas cette femme et il ne ferait aucun effort pour la revoir. Elle avait utilisé l’adverbe « honnêtement », un peu trop souvent à son gout, pour être vraiment honnête. Et dire qu’ils étaient amis depuis plus de vingt ans !

Personne n’avait osé toucher aux consommations. Michel avait pris un demi, machinalement, alors que Maryse s’était laissée tenter par un Jet27. Les deux verres étaient restés pleins… Impossible d’avaler quoi que ce soit : Michel avait sa boule au ventre, et Maryse n’était pas sûre que cela soit le bon moment pour savourer un apéritif. Ils n’avaient rien à célébrer non plus.

Maryse s’éclipsa aussi vite qu’elle était venue : comme une tornade. Michel souffla. Il était soulagé qu’elle soit partie, en fin de compte. Il contempla le bout de papier où était noté l’adresse de Rachid… il appela le serveur et commanda un shoot de gin, qu’il avala cul-sec. Cet alcool fort le secoua de la tête aux pieds : effet réussi.

Il se leva. Il était temps qu’il entre en action. Il décida d’aller faire un tour du côté de la cité des 5000.

Il faisait nuit noire lorsqu’il arriva en vue de la cité. Il roulait au pas, comme c’était indiqué sur les panneaux : « Automobilistes, attention ! Nombreux enfants ». Un lampadaire sur deux était allumé, il n’y voyait pas à dix mètres. Le parking avait l’air plein. Il fit le tour une fois, puis deux, puis trois, avant de s’immobiliser sur une place libre. Il scruta la barre devant lui : des milliers de fenêtres étaient éclairées… Il régnait un calme étrange sur ce parking. Il n’aperçut aucune âme qui vive… Il se sentit encore plus seul.

Il resta dans la voiture, silencieux, pendant de longues minutes, à regarder ce monstrueux village horizontal… Si Véronique était bien là, il se rendit compte que ça ne servait à rien d’aller la chercher… Il était impuissant : la Terre tournerait sans lui encore un bout de temps.

Il démarra et rentra à la maison.

… Jusqu’à présent, nous suivions les pérégrinations de Véronique avec plus ou moins de ravissement. Cette fois-ci, c’est Michel qui s’est pris le coup sur la tête : un point partout… Le brave Michel ne méritait pas un tel sort : Pourtant, en ne voulant pas récupérer sa femme chez son amant, il vient de trouver une porte de sortie qui lui permettra peut-être de garder les pieds sur terre, et la tête sur les épaules… Zeus ne lancera pas la foudre, pour l’instant. Désolé !

Ami lecteur, les choses sont parfois compliquées, voire impénétrables, au royaume des Cieux. Tu comprendras en continuant la lecture…

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