D'une vie 21

Michel était sorti de la chambre avec une boule au ventre. Il était contrarié mais il ne montrait rien. Mais dès qu’il fut dans la rue, il eut une forte envie de pleurer. Il se retint. Ce n’était pas le moment. Il ne voulait pas se donner en spectacle, dans sa rue, devant son voisinage… Dans la voiture, il alluma le lecteur de CD, y enfourna un vieil album de Johnny Hallyday : « Mon P’tit Loup » cracha des enceintes. Il monta le son très fort. Lui, qui voulait quitter la maison discrètement, attira tous les regards dès qu’il fut sur la route. Chaque feu de signalisation devenait un obstacle qu’il ne pouvait contourner, l’obligeant à faire profil bas à chaque arrêt ; Johnny hurlant dans l’habitacle de la voiture.

Il s’était mordu la langue plusieurs fois pour ne pas créer une crise supplémentaire entre eux, mais là, le choc était rude. D’abord, les malversations dans les comptes de l’entreprise, le licenciement, puis un amant ; tout ça en une seule petite matinée. C’était trop ! Beaucoup trop !... Il n’avait rien vu venir, rien du tout. Il avait l’impression d’être dans un film, un cauchemar : il allait se réveiller, c’était imminent… une voiture, derrière lui, klaxonna, le feu était repassé au vert. La réalité le sortit de sa torpeur. Il ne dormait pas, il était bien au volant de sa voiture. Donc, s’il était bien en voiture, c’est que toute l’histoire était en train de se dérouler.

Il se gara, ouvrit la portière, pencha la tête et vomit tout son saoûl. Il cracha jusqu’à la bile, contracta ses abdominaux le plus possible pour se vider entièrement : il ressentait le besoin de se purger d’un mal… Cela faisait des années qu’il n’avait pas vomi de la sorte. Il se dit qu’il avait l’air d’un pochetron en fin de soirée.

Johnny hurlait toujours autant. Il coupa la musique.

Son téléphone sonna : c’était son adjoint. Il ne pouvait pas lui parler dans cet état. Il coupa l’appel. Il rappellerait plus tard… Il vit sur le trottoir une fontaine Wallace. Il s’approcha en titubant, pour se nettoyer la bouche et se désaltérer un peu. Son mouchoir était imbibé de bile : il ne pouvait même pas s’en servir pour s’essuyer. Il vivait les yeux ouverts dans une sorte de fin du monde. Il réalisa qu’il ne pourrait pas travailler cet après-midi-là. Il lui fallait une pause pour digérer toutes ces informations et calmer son ventre.

Son téléphone sonna de nouveau : il prit l’appel, encore son adjoint. Michel ne lui laissa pas le temps de parler, il l’interrompit pour lui annoncer qu’il ne viendrait pas travailler parce qu’il n’était pas bien. Au moment même où il prononçait ces mots, il se sentit défaillir : effectivement, il était bien malade.

Il n’aurait jamais dû repartir. Il remonta en voiture et fit demi-tour pour rentrer chez lui.

Lorsqu’il arriva, il eut une forte appréhension : la maison semblait vide. Il pénétra rapidement, appela sa femme : le son de sa voix se perdit dans les étages. Il grimpa les escaliers jusqu’à leur chambre… Véronique n’y était pas, son sac de voyage non plus. Juste un petit mot scotché sur l’écran de la télé qui se trouvait sur le meuble devant le lit.

« Excuse-moi ! »

Michel arracha le mot et pleura nerveusement… Que fallait-il faire, maintenant ? Il resta un long moment assis sur le lit, la tête dans les mains, sans penser à rien, quand le visage de Maryse lui apparut soudainement. Oui, bien sûr ! Cette folle devait savoir quelque chose, se dit-il !

Il l’appela :

-          Maryse ? C’est Michel !... Non, ça ne va pas, mais on fera avec. Dis-moi, Véronique n’est plus à la maison. Sais-tu où elle pourrait être ?

-          Non, du tout !... On pourrait peut-être se voir ? Ça serait bien qu’on se parle, tu ne crois pas ? Je finis à 17h.

-          D’accord ! Je passe te prendre à 17h…à tout de suite.

Ça tombait bien ! C’était exactement ce que Michel voulait faire : parler avec Maryse. D’ailleurs, elle semblait être dans de bonnes dispositions pour soulager sa propre âme torturée.

Elle le rejoignit dans un café proche du boulot, elle arriva en trombe, comme si elle allait rater un avion. Michel se leva pour l’accueillir : ils se firent la bise comme de vieux amis, qu’ils étaient encore.

-          Alors ? Véro n’est pas à la maison ?

-          Ben, non ! Je comptais sur toi pour me dire où elle est passée. Ce matin, tu as semblé en savoir long sur sa vie secrète.

-          Honnêtement ! Je ne sais pas où elle se trouve, mais je peux te dire avec qui elle se trouve…

-          … avec son amant ?

-          Avant de parler de tout ça, je voudrais te dire les raisons qui me poussent à te parler… Véro est une bonne copine, je l’aime beaucoup, c’était une bonne collègue aussi. Mais toi aussi, je t’estime. Ce n’est pas de la délation que je fais, mais ce matin, le licenciement de Véro m’a laissée sur le cul ! Je crois qu’elle est partie dans un délire incontrôlable, il lui faut de l’aide, plus que des reproches. Si je peux t’aider aussi, ça sera avec plaisir…

-          D’accord ! Dis-moi ce qui se passe, maintenant…

-          Je vais y venir…

Michel s’impatientait. Il voyait bien que Maryse allait cracher le morceau, mais son bla-bla pour se protéger du son supposé courroux, l’exaspérait.

-          … Oui ! Véro a un amant : depuis plusieurs mois. C’est un peintre en bâtiment, un intérimaire que j’avais recruté pour une mission… c’est un Arabe, aussi.

Maryse avait prononcé le mot fatidique « Arabe », comme si Véronique avait attrapé des poux, ou pire, une M.S.T… Quant à Michel, il ne savait pas encore si la nouvelle était plus gênante que le racisme affiché de son amie. Après tout, l’amant, qu’il soit arabe ou pas, était surtout un homme qui prenait sa place. Pour le moment, il ingurgitait les informations, il réfléchirait plus tard :

-          … J’ai son adresse. Il habite dans la grande cité HLM des 5000, pas très loin d’ici. Je suppose que Véro est partie chez lui.

Michel fit la grimace lorsqu’il apprit l’adresse : sa femme n’avait pas choisi son lieu de retraite au château de Versailles, et le prince charmant habitait la pire des barres de banlieue, loin des Mille-et-une-nuits.

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