Erevan 19

L’université n’était pas très loin de Vernissage. Il aurait quelques minutes de retard, mais ça ne comptait pas, se dit-il.

Il courut du campus jusqu'à son rendez-vous. Dès qu’il aperçut le fameux manège, il sut qu’il était arrivé. Il regarda tout autour de lui, il n’y avait pas de bars, mais seulement des baraques avec des terrasses abritées par des parasols. Etait-ce bien là ? Oui, sans aucun doute ! L’endroit n’étant pas si grand, il n’aurait dû avoir aucun mal à apercevoir Yuri, mais il ne le voyait pas. Il s’approcha de la première terrasse et il entendit quelqu’un l’apostropher en anglais.

-          Eh l’ami ? Tu ne me vois pas ? demanda l’inconnu attablé.

-          C’est toi, Yuri ? Je ne t’avais pas reconnu avec cette capuche sur la tête, répondit Joe, soulagé.

-          Excuse-moi pour la surprise, mais il fait froid aujourd’hui. Je m’étais dit que tu me reconnaîtrais de toute façon !

Yuri se leva pour saluer Joe en lui serrant la main. Il n’avait pas encore commandé de consommation, mais la matrone, derrière sa table, s’impatientait malgré son sourire. Ils prirent deux cocas qui arrivèrent quasiment de suite.

L’endroit était désert. C’est une sorte de brocante ou de marché aux puces, qui n’a lieu que le week-end. Ce lundi, rien ne fonctionnait, même pas les manèges. Seules les terrasses restaient ouvertes durant la semaine.

Joe se dit que c’était un drôle d’endroit pour se voir.

-          Pourquoi sommes-nous ici ? On aurait été bien mieux au Café des Volontaires.

-          Non, pas cette fois-ci. Je préfère qu’on soit discrets. Tu comprends, je suis connu au Café des Volontaires, et toi aussi, on t’a remarqué avec moi.

Joe acquiesça d’une mouvement de tête :

-          Je suis content qu’on puisse enfin se parler, Yuri. J’attendais ce moment depuis un certain temps.

-          Je le vois bien. Moi aussi, je suis content de te voir seul à seul.

-          Comment s’est passé la Soirée de l’Ambassadeur ?

-          Pas mal du tout. Mon client a été très généreux avec moi. Si tu veux savoir, il a été très cool, ce gentleman a passé son temps à me caresser et à m’embrasser partout. On a également beaucoup parlé. Il paie bien, un bon client. J’aime bien les Britanniques, finalement. Hypocrites, mais gentils.

-          Tant mieux si ça s’est bien passé et si tu es content de ta…euh, prestation. Sasha va bien ?

-          Oui, il va bien. Il a eu le même genre de client, mais il a dû forcer son talent, le type était très vieux et voulait se faire baiser. Sasha a du courage, je te le dis. Enfin, c’est fini. Maintenant, parlons du présent.

-          Je ne sais pas par où commencer, mais je voulais te dire que tu me plaisais beaucoup et malgré tes occupations nocturnes, je suis prêt à faire des concessions pour que ça marche entre nous.

-          Tu es toujours aussi gentil, toi. C’est ce que j’aime chez toi. Moi aussi, je t’aime bien. Je n’ai jamais partagé ma vie avec quelqu’un. C’est une sensation nouvelle pour moi. Tu es plaisant, tu es sympa et intelligent, et physiquement tu es l’un des plus beaux garçons avec qui j’aie fait l’amour. Tu es américain, ça c’est très important.

Joe avait les yeux grands ouverts et souriait à pleines dents. Il n’en espérait pas tant. Il voulut exprimer sa joie, mais Yuri lui dit qu’il avait des choses importantes à dire. Il fallait qu’il écoute d’abord :

-          L’autre soir, je t’ai dit que j’allais avoir besoin de toi. Es-tu toujours d’accord pour m’aider ?

-          Oui, dans la mesure du possible. Que faut-il faire ?

-          Joe, c’est très simple, je voudrais que tu ailles voir mon père pour récupérer mon passeport. On ne se parle plus, il ne veut plus me voir et moi non plus. S’il te plaît, j’ai besoin que tu le fasses. Je n’ai personne d’autre, dit-il sur un ton implorant.

-          Lisa ne peut pas le faire ?

-          Non, mes parents la détestent. Déjà aux Etats-Unis, ils ne voulaient pas que je la côtoie. Toi, ils ne te connaissent pas. Je te donnerai une lettre qui prouvera que c’est bien pour moi.

-          Où sont-ils ?

-          A Garni, c’est à une trentaine de kilomètres d’Erevan. Leur maison est facile à trouver, c’est celle qui se trouve près de l’église évangélique de la ville. Il n’y en a qu’une. Il faut que tu voies mon père car ma mère ne veut pas que je quitte le pays. Mon père s’en fout. Je le gêne plus qu’autre chose, alors si je pouvais ne plus être là, ça serait bien. C’est la seule chose sur laquelle on soit d’accord.

-          Ok ! Quand faut-il que j’y aille ?

-          Dimanche prochain serait parfait. Il y a des bus ou des taxis qui partent d’Erevan. Je paierai la course. Après la messe, c’est mieux. Dès qu’il a terminé son prêche : il est alors dans un état second, il ne sait plus où il en est et sera donc plus disposé à te consacrer du temps. Durant la semaine, il a ses activités d’évangélisation, c’est plus compliqué de l’approcher. Alors ? Es-tu d’accord ?

-          Oui, je ne vois pas ce qu’il y a de compliqué.

-          Je le savais, je peux compter sur toi. Dès que j’aurai récupéré mon passeport, on pourra envisager notre avenir. A partir de maintenant, il n’est plus question d’argent entre nous. D’ailleurs si tu veux, on peut coucher ensemble ce soir. Lisa me prête son appartement. Elle est partie à Gyumri et ses parents sont à Tatev pour la semaine.

-          Ok ! Oui, je veux bien, bien sûr.

-          J’ai encore une chose à te dire. Yuri n’est pas mon vrai prénom. C’est mon nom de scène, si tu préfères. Tu es prêt à entendre le vrai ? Voilà, je m’appelle Robert Harutunyan. Je sais, ce n’est pas très glamour. Mon père est le très austère pasteur Levon Harutunyan. Je te donnerai la lettre tout à l’heure. Tu peux continuer à m’appeler Yuri, bien sûr. Je déteste mon prénom de toute façon. Mon père ne me connait pas sous ce pseudo, donc il fallait que je te fasse cette confidence. Ça va ?

-          Oui, ça va ! Je suis flatté de ta confiance. Je suis un peu déçu que tu ne t’appelles pas vraiment Yuri, mais ce n’est pas grave. Robert me plaît aussi, du moment que c’est toujours toi.

-          Joe ! Je serai toujours Yuri pour toi. Quand on sera partis d’ici, ça sera notre secret.

-          Partis ? Mais je ne pars pas encore ! J’ai encore un an et demi à faire.

-          Oui, d’accord ! Dès que tu seras prêt, on partira, mais il me faut mon passeport. Sinon, dans dix ans, je serai encore là. On va chez Lisa fêter ça ?

-          Moi aussi, j’ai une confidence à te faire, dit-il en hayeren. Je parle très bien l’hayeren, en fait. Depuis le début je faisais semblant de ne pas vous comprendre, mais je comprenais tout.

Yuri éclata de rire :

-          Joe, je le savais. Lisa me l’avait dit. Elle vous avait entendus parler, toi et Haïk, quand vous étiez chez elle. C’est bien, on est quitte avec nos secrets. Tu vois, on est faits pour s’entendre ! Je pense qu’il faudra continuer à utiliser l’anglais entre nous, mais le fait que tu parles l’hayeren est un plus. Allez, profitons de l’appartement de Lisa, on y va ?

-          Qu’en pense Sasha ? Il est aussi chez Lisa ?

-          Sasha est chez la vieille à Erebouni, il dort. Sasha ne se mêle jamais de mes affaires. Mais après t’être occupé de moi, il faudra aussi aider Sasha à partir. C’est la moindre des choses. Je dois l’aider, mais je ne peux pas le faire seul. C’est pour ça qu’on aura besoin de toi aussi.

-          Que faudra-t-il faire ?

-          Je te le dirai plus tard. Pour le moment, allons chez Lisa, j’ai envie de toi.

Joe n’en croyait pas ses oreilles. Il avait entendu tout ce qu’il espérait entendre. Yuri lui avait dévoilé la vérité sur son identité et avait confirmé qu’il était attiré par lui. C’était encore trop beau pour être vrai, mais il avait envie d’y croire. Il avait trouvé le garçon qu’il lui fallait. Il se promit de tout faire pour l’aimer. En attendant, ils devaient rejoindre la rue Amirian… Yuri arrêta un Marchroutka bondé, mais en se serrant les uns contre les autres, ils s’installèrent facilement.

 

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