Nem 10

J’aime bien Nocturna : elle est un peu dingue mais elle me stimule bien. Elle me donne de l’énergie : c’est une vraie drogue, parfois. Je ne pense plus qu’à la façon dont je vais me venger.

Une chose est sûre, je ne vais pas noyer Romain dans la Seine ou le faire plonger dans les WC. J’aimerais bien qu’il brûle en enfer pour l’éternité, mais je veux surtout m’amuser. Je suis bien incapable de faire du mal à qui que ce soit et je ne veux pas que ça devienne une obsession. C’est bien le sens du message que j’ai reçu : je commence à comprendre.

Je note tous les éléments majeurs de ce message qui sortent du lot : « Tire la chasse ! », et la merde.

Il est évident, que mon action se situera autour des toilettes. « Tire la chasse ! » peut être interprété au propre comme au figuré : je me débarrasse de ce tas de merde de Romain. Mais, je ne vais quand même pas entarter Romain avec des étrons ? Même si la situation est séduisante, elle m’effraie un peu : je n’ai jamais fait ça ! Je manque un peu d’entrainement pour ce genre d’exercice.

Ensuite, je recherche sur Internet s’il y avait une vengeresse des Enfers qui pourrait m’inspirer, et si j’en trouve plusieurs, il y en a une qui me convient parfaitement : Némésis, déesse de la vengeance chez les Grecs, fille de Nyx, c’est-à-dire, de la Nuit. Némésis punit l’excès d’orgueil chez les mortels : c’est tout à fait ça ! C’est tout moi, ça ! Je suis moi-même une fille de la nuit et je veux me venger d’un mortel connard. J’adopte immédiatement ce surnom : il me va comme un gant.

Je programme l’opération pour demain soir : cette nuit je demanderai un complément d’information à la Pythie, tout de même… En attendant, je me prépare mentalement tout en sortant mes affaires : je sais que je serai tout de noir vêtue, mes Doc Martens, un leggin, et mon perfecto, il me faut quelque chose pour couvrir mes cheveux blonds, sinon je vais refléter comme un réverbère. Ce n’est pas la peine de se faire repérer aussi rapidement. Hors de question de me faire une teinture noire, alors il me faut me couvrir la tête. Je verrai ça demain soir.

Avant de me coucher, je fais une demande à la devineresse : vais-je réussir cette opération ? Mais le lendemain matin, je ne me souviens pas si elle m’a répondu dans un rêve ou non ! C’est un sacré problème : maintenant, je n’ai plus qu’à y aller pour le savoir, c’est malin !

Un politicien, qui était sûrement plus malin qu’intelligent, a dit, « il faut nier l’évènement pour ne pas en avoir peur » ou un truc dans le genre, je ne sais plus. En tout cas, on voit bien que ce n’est pas lui qui va se charger de la mission cette nuit. Pour l’instant, je reste calme, le téléphone sonne toute la journée au boulot, je réponds plus pour me distraire que pour faire du chiffre. Ça m’aide bien à nier, mais pas à oublier. D’ailleurs, plus l’horloge tourne et plus je me sens fébrile.

Chaque matin, je fais une pause tendresse aux WC avant de prendre ma douche, mais là, rien. Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir besoin de récupérer de la matière qui me bloque, mais rien ne sort. Je suis tendue, c’est indéniable.

J’ai apporté un tupperware au boulot, je sais que je ne resterai pas bloquée très longtemps, je suis réglée comme une horloge. Pendant ma coupure du matin, je me suis gavée de pains au chocolat et de café au lait : ça devrait agir vite… Effectivement, au bout d’une heure, j’ai un mal de ventre carabiné : je suis obligée de quitter mon poste en urgence. Je pars en courant avec mon sac qui contient la boite, direction les toilettes.

J’ai à peine le temps de m’assoir que je me débloque d’un coup : c’était vraiment urgent. J’ai ramené des gants Mapa, ceux dont je me sers quand j’utilise de la Javel. Je les mets avant de me retourner pour piocher les plus beaux étrons. Tout d’un coup, je me sens honteuse de ce que je fais : je suis à deux doigts d’arrêter. J’ai vraiment l’impression de faire n’importe quoi. Et en plus, j’ai chaud et je sue comme un phoque. Qu’est-ce que ça va être ce soir ?

C’est un peu tard pour y penser, me dis-je. Maintenant, que j’ai ce qu’il faut, je n’ai plus envie de reculer. Je n’ai pas pensé à toute la logistique, les détails de l’opération me viennent au fur et à mesure. Que vais-je faire de la boite jusqu’à ce soir ? A vrai dire, je n’en sais rien pour l’instant… Je referme consciencieusement le Tupperware, je presse bien tous les boutons : c’est bloqué, fermé, je remets la boite dans mon sac. Heureusement, il n’y a personne dans le coin des lavabos, je vais pouvoir nettoyer mes gants et m’asperger de déo ; puis je sors des toilettes comme si de rien n’était.

Je retourne à mon poste, soulagée, sous les regards amusés de mes collègues, qui s’imaginent que j’ai dû bien souffrir, étant donné le temps que j’y ai passé. Je place mon sac sous mon bureau, en espérant qu’aucune odeur ne traversera. Je transpire encore et je sais que j’ai les pommettes rougies, j’ai l’impression que tout le monde devine ce que j’ai ramené discrètement : on dirait que j’ai un post-it collé sur le front.

J’ai hâte que la journée se termine, que je puisse sortir mon colis sans me faire remarquer.

Fort heureusement, la boite est bien hermétiquement fermée : aucune odeur, ni rien d’autre n’en sort. Je la promène dans le métro jusque chez moi sans problème. Malgré mon look, je passe inaperçue et je ne suscite aucun soupçon d’aucune sorte : on est tous des anonymes à Paris, et parfois, c’est tant mieux.

Je me prépare gentiment en écoutant le tout premier album de Siouxsie and the Banshees « The Scream », qui est aussi mon préféré… J’ai trouvé un vieux foulard noir qui camouflera très bien mes cheveux. Mes Docs sont propres et bien cirées, mon look est presque parfait. Il manque une dernière chose : j’ai confectionné un loup pour masquer mes yeux, je l’essaye et je me transforme illico en une sorte de Zorro gothique. Enfin, bientôt, ça sera Némésis pour les intimes.

Je me regarde dans le miroir de la salle de bain, je me sens d’attaque. Je range le foulard et le loup, il est presque 21h, il fait complètement nuit et je suis prête.

Avant de sortir, je risque un œil au contenu de la boite. J’ose l’ouvrir, je vois que les étrons ont fondu et se sont transformés en une sorte de soupe chocolatée et grumeleuse, je sens que je vais défaillir tellement l’odeur est immonde. Je referme aussi vite tout en me bouchant le nez. On dirait que le diable est dans cette boite… Je ne sais pas comment je vais faire pour entarter Romain, mais il faudra que je le fasse très vite.

Je mets mes écouteurs, j’enclenche la musique : « Happiness In Slavery » de N.I.N. Très bon choix, me dis-je. Un des titres préférés de Romain : ça devrait me porter chance… Allez, quand faut y aller, faut y aller, me dis-je. J’emporte mon colis et je sors.

Je suis toute guillerette, je chantonne sur le quai en attendant la rame du métro, j’ai mis la musique à fond. Je marche d’un pas léger dans les couloirs du métro pour récupérer ma correspondance. Dans les rames, je reste debout, accrochée à la barre, j’esquisse même un pas de danse quand j’en sors : je me sens extraordinairement bien. Je m’apprête à faire une connerie, mais je m’en fous ; je pense que je vais rendre la justice au nom de toutes les femmes qui se sont fait jeter comme des lingettes après usage. C’est pour la bonne cause et ça m’éclate complètement.

Voilà, je suis arrivée dans sa rue et comme hier soir, je me poste sur le trottoir d’en face. Je jette un œil à sa fenêtre, elle est éclairée. Parfait… La rue est aussi calme que déserte : ça tombe bien, c’est ce que j’espérais…

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018