Jours 9

Pour éviter toutes explications et revendications, il demanda à Suze de se tenir à sa disposition près de l’entrée. C’était une bonne façon de se servir d’elle et de la neutraliser… Lui était assis à son bureau et Hovnatan en face. Il lui servit une tasse de thé en signe d’apaisement : il voulait savoir ce qui s’était passé ce matin.

-          M. Tigranyan, Hovnatan mon garçon. Je sais que vous venez de passer une rude épreuve aujourd’hui, mais il va falloir que vous me disiez ce qu’il s’est réellement passé avec M. Ben Ahmed. C’est important pour la suite des événements. Vous comprenez que, pour le moment, tout vous désigne comme responsable de sa mort. Alors je vous demande de prendre sur vous et de me parler avant que la police ne vous interroge. S’il vous plaît, je vous écoute.

-          M. le recteur, je n’ai rien fait, je vous le jure ! Je ne l’ai pas poussé. Il est tombé tout seul.

-          On verra ça après. Commencez par le commencement.

-          Ce matin, je me dirigeais vers mon casier, dans le couloir des premières, quand je me suis aperçu qu’il était ouvert. Amjad était à côté et il le refermait.

-          Qui est témoin de cette scène ?

-          Personne, il n’y avait que nous deux !

-          Continuez, je vous prie.

-          Je lui ai crié dessus et je lui ai demandé ce qu’il faisait avec mon casier. A peine m’a-t-il vu qu’il s’est mis à courir. Arrivé près de mon casier, j’ai vu que mon projet n’y était plus. Le rouleau contenant mes plans pour l’examen avait disparu ! Je me suis mis à sa recherche de suite et j’ai aperçu Amjad près des escaliers qui mènent aux classes. Avec d’autres élèves, on l’a pris en chasse en lui demandant de s’arrêter ! Il continuait à courir et c’est là qu’il a gravi les marches pour aller jusqu’au troisième. J’étais tellement en colère qu’une fois devant lui je lui ai mis un coup de poing dans le ventre. Les autres m’ont retenu et c’est à ce moment qu’il est entré dans la classe et qu’il s’est enfermé. Après vous connaissez la suite…

-          D’accord ! Je vais résumer votre histoire pour voir si j’ai tout compris. Vous voyez que votre casier est ouvert et M. Ben Ahmed est devant. Votre rouleau de plan n’est plus là et vous en déduisez qu’il a pris votre projet, c’est ça ?

Hovnatan acquiesça de la tête.

-          Vous lui demandez de s’arrêter et il s’enfuit. Vous lui parlez en quelle langue ?

-          En hayeren, bien sûr !

-          M. Ben Ahmed ne parlait pas notre langue. Il est dans votre classe et vous ne le savez pas ? Vous le côtoyez tous les jours depuis deux semaines et vous ne savez toujours pas qu’il ne s’exprime qu’en anglais ? Parlez-vous l’anglais, M. Tigranyan ?

-          Assez bien, M. le recteur !

-          Quand vous raconterez votre histoire à la police, vous leur direz que vous l’avez interpelé en anglais. Imaginez donc ce que vous avez bien pu lui dire.  Un truc du genre, « Hey you ! What are you doing here ? », C’est simple et efficace, compris ? Ensuite, vous le poursuivez avec d’autres élèves et vous vous battez. Ça, tout le monde vous a vus ! Ensuite, la porte est enfoncée et M. Ben Ahmed est perché sur le rebord de la fenêtre. Dès qu’il voit la ruée, il tombe ou il se jette par la fenêtre pour échapper à ses poursuivants, alors que toute l’université lui demandait de descendre et de se rendre. Est-ce correct, M. Hovnatan Tigranyan ?

-          Euh oui ! M. le recteur, ça s’est passé comme ça !

-          Bien ! ça devrait suffire. Voyez-vous, jeune homme. J’ai horreur des scandales dans mon établissement. Je suis triste de ce qui est arrivé à M. Ben Ahmed, mais je le serai encore plus si vous êtes condamné et si mon établissement est sali par cette histoire. Je préfère vous avertir que vous allez être emmené au commissariat pour faire votre déposition. Ils vous garderont sûrement, mais c’est normal, il y a un décès. Je me chargerai personnellement de prévenir vos parents à Vanadzor. Votre histoire est simple et les faits sont clairs. Rien ne vous accuse directement. Au fait, avez-vous retrouvé votre projet ?

-          Non, et je n’ai pas eu le temps de revoir mon casier.

-          Samvel ? Tu peux venir s’il te plaît ! dit le recteur en haussant la voix

-          Oui ?

-          Retourne voir le casier de M. Tigranyan, c’est au premier et si jamais, tu retrouves un rouleau avec des plans, tu me l’apportes de suite, merci ! En passant, dit à Mlle Malakian de venir me voir.

Suze apparut dans la minute qui suivit le départ de Samvel Der Zakaryan.

-          Oui M. le recteur ? demanda-t-elle surprise.

-          Pouvez-vous allez voir si la police et l’ambulance sont enfin arrivées ?

-          L’ambulance est déjà repartie avec M. England à son bord, mais la police est toujours en route.

-          Avertissez-moi dès que la police est là, s’il vous plaît !

Il attendit que la jeune femme ferme la porte derrière elle pour récapituler :

-          M. Tigranyan, tout ira bien. Ne vous inquiétez pas. Tenez-vous en à l’histoire que vous m’avez racontée et ça ira. Si vous changez un seul mot, vous serez seul pour vous défendre. Je vous assure que toute l’université sera derrière vous. Amjad Ben Ahmed a sûrement été maladroit en fouillant votre casier, mais il ne méritait pas de mourir dans ce regrettable accident. La conséquence est disproportionnée par rapport à la cause. Nous sommes d’accord ?

-          La police est là M. le recteur, interrompit Suze, entrouvrant la porte.

-          Merci Mlle Malakian, faites-les entrer.

Elle assista alors à une scène qui l’interloqua :

-          Bonjour à tous, je suis l’inspecteur enquêteur Gulbenkyan du commissariat du district de Nork-Marach, se présenta le policier.

Deux hommes en uniformes le suivaient quand ils aperçurent Samvel qui revenait, ils se mirent au garde-à-vous ainsi que l’inspecteur !

-          Bonjour mon commandant, je ne savais pas que vous étiez à l’université, maintenant ?

-          Je suis redevenu professeur de dessin industriel, je ne suis plus d’active. Je vous remercie de votre salut, ça me fait plaisir. Pas la peine de vous mettre au garde-à-vous devant nous. Nous sommes et nous resterons des frères d’armes. Ça restera toujours un bon souvenir pour moi.

Le recteur interrompit les effusions :

-          Merci messieurs, mais ce n’est pas vraiment le moment ! Une affaire d’une haute importance nous accapare aujourd’hui, j’aimerais qu’elle se termine au plus vite. Mlle Malakian, pouvez-vous nous refaire du thé et du café, s’il vous plaît ?

Suze sortit, suivie par les deux hommes en uniformes qui se postèrent devant la porte. Le recteur invita l’enquêteur à prendre place sur le fauteuil face à son bureau.

-          Je vais devoir interroger des témoins. Où sont les élèves ? attaqua celui-ci.

-          J’ai renvoyé tout le monde. Ils seront là demain matin, mais je voulais vous présenter M. Tigranyan avec qui la victime a eu des heurts ce matin et qui est la cause de cet événement. Le recteur désignant le jeune homme très pâle qui s’était levé.

-          Très bien ! Mon commandant, M. le recteur, je vais vous demander de nous laisser seuls.

Echangeant un regard indéchiffrable, les deux frères sortirent.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018