D'une vie 19

   Pendant que JP discutait avec Michel, Fanny était à la manœuvre pour faire signer les papiers de rupture conventionnelle déjà préparés. Véronique réagissait comme un robot, elle signait sans lire, sans comprendre, en reniflant de temps en temps, elle avait cessé de pleurer. Son maquillage avait coulé avec ses larmes et ses fantasmes… Fanny battait des records d’hypocrisie, sa maitrise méritait un César. Elle obtint même le consentement de Véronique pour qu’elle quitte l’entreprise à l’issue de l’entretien. Du grand art !

Tout avait été réglé comme du papier à musique : au moment où Véronique quittait la salle de réunion, Michel sortait du bureau de JP. Le concerto avait pris fin.

Fanny eut même l’indélicatesse de demander au service informatique de bloquer l’adresse mail de Véronique sur le champ, alors qu’ils étaient tous dans le couloir… Maryse y était restée une bonne partie de la matinée, dans l’espoir de parler avec sa collègue et amie, mais Michel ne voulait pas s’attarder et poussait Véronique vers la sortie : elles se parleraient plus tard.

Véronique prit place dans la voiture de son mari sans dire un mot, totalement abasourdie par ce qui venait de se passer. L’ambiance était glaciale dans l’habitacle. Ils roulaient en direction de la maison. Véronique était assise à la place du mort, qui cette fois-ci, portait bien son surnom.

Michel n’y pouvant plus, rompit le silence :

-          Qu’est-ce qui t’a pris, bon sang ?

-          Sais pas !

-          Comment ça ? Tu ne sais pas ! Tu te fous de moi, ou quoi ?

Véronique éclata à nouveau en sanglots.

-          Tu te comportes vraiment comme une gamine. Une enfant gâtée. Une égoïste. C’est tout ce que tu es.

-          Je t’en prie, Michel. Tais-toi ! Je n’ai pas besoin de tes sermons. J’en ai assez entendu pour aujourd’hui.

-          Mais tu as complètement pété les plombs, ma parole ! Je veux que tu me parles, tu m’entends ?

-          Je te parlerai quand on sera arrivé à la maison. Laisse-moi souffler un peu, s’il te plait, dit-elle en reniflant.

Michel resta interloqué… Enfin ! Elle allait tout lui avouer. Elle devait en avoir des choses à se faire pardonner ? … Qu’importe ce qu’elle avait d’important à dire : il remettrait définitivement les pendules à l’heure, ce soir.

Cependant, ça ne se passa pas comme il l’espérait… Véronique sortit précipitamment du véhicule, à peine placé dans le garage. Comme si elle cherchait à fuir une inévitable sentence, tout en se jetant dans la gueule du loup… Elle monta dans sa chambre, prit son sac de sport, et commença à le remplir de vêtements de rechange. Michel la suivit en tentant de l’arrêter. Que faisait-elle encore ?... Les enfants n’étaient pas encore rentrés de l’école. Ils ne rentraient jamais pour déjeuner et préféraient rester à la cantine avec leurs amis. Ce qui donnait encore un peu de temps à Véronique pour leur parler… Michel, lui, ne tenait plus en place. Il bouillait ! Il était à deux doigts de la gifler. Il en avait envie, tellement elle se montrait hautaine et incohérente. Il y avait bien quelque chose pour la réveiller et l’arrêter dans son délire, tout de même ?

Il lui arracha le sac des mains, il la força à lui faire face. Il ruminait de rage. Elle baissa les yeux en murmurant « tu me fais mal ».

Elle se libéra facilement des mains de Michel, puis s’écarta de lui. Dans un soupir, elle céda :

-          Je sais que tu le sais. Maryse t’a donné le message, n’est-ce pas ?

-          Tu parles de… Tu aurais un amant ? Non, je n’y crois pas. Elle est folle cette Maryse, elle t’a bien embringuée celle-là… Comment as-tu pu détourner de l’argent ? Pourquoi ?

-          Parce que j’ai un amant… qui a besoin d’argent… voilà tout. Tout est de ma faute. Il ne m’a pas demandé de taper dans la caisse. Je suis la seule responsable.

-          Arrête ton bla-bla ! Je ne te crois pas…

-          … Mais tu vas ouvrir les yeux, pour une fois ? Quand vas-tu arrêter de me prendre pour une idiote ? Je te dis la vérité, cria-t-elle.

Cette fois-ci, Michel, lâcha prise. Il soupira, baissa la tête, tenta de se poser quelque part. Véronique était assise sur le lit, il ne voulait pas la rejoindre. Il sortit, récupéra une chaise et revint s’installer en face de sa femme :

-          Je n’arrive pas à le croire.

-          Il faudra bien, parce que je pars le rejoindre… Je parlerai aux enfants plus tard.

-          Tu ne vas aller nulle part. Je veux la vérité… Qui c’est, ce mec ?

-          Tu ne le connais pas… Je l’ai rencontré lors de l’anniversaire de JP. Il était intérimaire. On s’est plu tout de suite. Le coup de foudre, quoi !

-          Sans blague ! Un coup de foudre !... Admettons que ça soit vrai. Ça ressemble aussi à un piège, non ? Tu t’es fait avoir !

-          Tu me prends pour qui ? Pour une conne sans cervelle ? Comme d’habitude, tu minimises tout ce qui me touche. Je ne suis capable de rien sans toi. Eh bien, non ! Il m’aime et je l’aime, et je pars le retrouver.

-          Et puis quoi encore ? … Tu vas aller nulle part… Donc, moi, tu ne m’aimes plus ?

Véronique sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle ne voulait pas répondre. Cette fois-ci, l’émotion fut trop forte à supporter :

-          S’il te plait ! Laisse-moi ! J’en peux plus… J’ai besoin de réfléchir à tout ça, un peu d’éloignement me fera du bien. La matinée a été très dure. La journée n’est pas finie. Qui sait comment ça se terminera ? J’en bave assez comme ça depuis ce matin.

-          Qui sème le vent, récolte la tempête, ma petite fille.

Michel avait sifflé sa phrase entre les dents, comme une évidence ou une claque, qui pouvait tout remettre à sa place.

Véronique soupira, se leva, elle n’avait plus envie de discuter. Elle continua de remplir son sac, dépitée par la réponse de Michel. Décidément, il ne changerait jamais.

A son tour, Michel se leva :

-          Faut que je retourne au boulot ! A ce soir !... On s’en sortira.

… Hum ! Véronique a été plus forte que prévue, tu ne trouves pas ? Elle a réussi à cracher le morceau. On peut dire que cette épreuve lui a permis de s’affirmer. Il faut beaucoup de courage pour dire à son mari qu’on en aime un autre. Cette fois-ci, c’est Michel qui nous ferait presque pitié. Il ne comprend rien. Tant pis pour lui…

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018