D'une vie 19

   La journée se passa tranquillement pour tout le monde, un peu plus stressante pour Fanny, qui avait l’impression d’avoir raté quelque chose, alors que Véronique nageait toujours en plein bonheur… Puis vers les 17h, Fanny reçut un texto du patron :

« Le problème sera réglé demain matin à 10h dans mon bureau. Vous préviendrez Martial, le chef d’atelier et Véronique, pour que je les reçoive en même temps. 30’ plus tôt suffira comme délai de prévenance. Merci »

Ce n’était pas la peine de répondre. La consigne était claire… Ainsi JP avait élaboré un plan pour coincer le coupable. Fanny se sentit quelque peu exclue.

Cet homme l’exaspérait. Il n’était pas intelligent, il n’avait aucun diplôme, mais il était malin - oh ! ça oui - Il était très malin ! Il savait très bien tirer profit de n’importe quelle situation. C’était de cette façon qu’il avait réussi dans les affaires… Fanny avait de l’admiration et de la répulsion en même temps pour JP. Elle pensait vraiment qu’il ne méritait pas sa place, et que sans elle, la boite n’irait pas très loin…

En fait, tous les collaborateurs du patron avaient une haute idée de leur fonction au sein de l’entreprise : ils se sentaient tous indispensables. Surtout, ils étaient persuadés que leur patron était un âne alcoolique et analphabète, dégrossi par la chance qu’il avait d’être aussi bien entouré… Les fantasmes des employés sont sans limites dès qu’on les flatte un peu, pensa JP en regardant passer Fanny, menton relevé et nez collé au plafond.

Du coup, il se servirait de cette histoire pour remettre tout le monde sur les rails du droit chemin : le sien !

Lorsque Fanny apparut dans le bureau de JP pour finaliser la mise en scène, celui-ci décida de la délocaliser au dernier moment, de son bureau vers la salle de réunion, bien plus vaste.

La salle était rectangulaire, mais la table y était ovale, rappelant le bureau du président des Etats-Unis : ce que JP ne manquait jamais de rappeler lorsqu’il recevait des clients. Là, sa beauferie rencontrait souvent la prétention la plus crasse. Quand il s’agit de se moquer des autres, on trouve toujours plus bête que soi… Dès que le décor fut planté, il demanda à Fanny d’envoyer un mail à Martial et à Véronique pour les inviter à une réunion… Trente minutes de battement devaient suffire pour les faire venir.

Véronique, du fait de sa proximité géographique, se présenta en premier, l’air serein. Martial suivit dix bonnes minutes plus tard, l’air préoccupé. Ils furent accueillis chaleureusement par JP qui les gratifia d’une virile poignée de main. Il les invita à s’assoir tout en demandant à Fanny de commander du café pour tout le monde : elle s’en acquitta sans broncher.

-          Bonjour à tous. Excusez-moi de ne pas vous avoir prévenu plus tôt de l’organisation de cette réunion. C’est de ma faute, j’avais oublié de la programmer. J’espère que je ne vous arrache pas à des problèmes lourds à gérer. On en n’aura pas pour très longtemps.

JP détendait l’atmosphère tout de suite. Ce n’était pas si fréquent, pensèrent-ils. Mais c’était agréable à entendre.

-          Ce matin, nous allons parler d’argent. Plus particulièrement, de mon argent, dit-il toujours aussi souriant.

Il fit un lent tour de table en fixant du regard les présents, semblant sonder leur âme. Il adorait faire ça : ça mettait mal à l’aise ses interlocuteurs, ça créait une brèche dans leur carapace.

Fanny ne pipait pas un mot. Son visage n’exprimait aucun sentiment. Elle gardait ses doigts croisés, ses mains posées devant elle, sur son dossier. Elle rayonnait d’une joie intérieure dont l’intensité n’était pas mesurable pour le moment. Son professionnalisme tournait à plein régime.

-          Véronique, Martial, je connais le sérieux de votre travail, je vous remercie du dévouement que vous avez pour notre entreprise. Sincèrement, je vous dis merci du fond du cœur.

Véronique et Martial, remercièrent leur patron quasiment en même temps, en remuant à peine les lèvres : un merci silencieux. En fait, ils ne comprenaient rien à ce qui se passait. Où voulait-il en venir ?

-          Martial, vous avez une carte bleue de l’entreprise que vous utilisez pour des faux frais. Cependant, il y a des dépenses que je ne comprends pas.

Les deux sursautèrent en même temps dans leur siège, mais visiblement pas pour les mêmes raisons :

-          JP, toutes mes dépenses sont vérifiables. Je donne les souches de mes cartes régulièrement à la comptabilité. Véronique, ici présente, peut en attester…

Véronique approuva d’un signe de tête.

-          Jusqu’à présent, il n’y avait aucun problème. Je ne comprends pas d’où pourrait venir le problème, s’il y en avait un, bien sûr. En tous cas, je suis à votre disposition pour tout expliquer, dit-il l’air très embarrassé.

-          Fanny, vous exposera le problème. Rien de bien grave, je suis sûr qu’on trouvera la raison. Peut-être avez-vous égaré un ticket de caisse ? Vous verrez ça avec Fanny.

JP ne tutoyait plus, il était passé au vouvoiement, qui marquait la nette différence entre avant et un après mystérieux, plein de dangers. La franche camaraderie n’était plus de mise. Véronique, comme Martial remarquèrent un changement de ton.

L’inquiétude monta d’un cran.

Martial demanda à quitter la réunion, maintenant que son tour était passé : JP lui demanda poliment de rester encore un instant.

-          Véronique, vous avez brillamment remplacé Léopold au pied levé suite à son arrêt maladie. Je vous en remercie.

Véronique transpirait fortement. La sueur coulait le long de sa colonne vertébrale, mouillant le dos de son frêle chemisier et le dossier de sa chaise. Jamais JP ne l’avait vouvoyé en presque vingt ans de carrière. Ce changement brutal n’augurait rien de bon.

-          Vous bénéficiez d’une carte bleue de l’entreprise. Tout semble en ordre. Oui, c’est parfait.

Fanny interrompit son rôle de sphinx pour marquer sa surprise. Véronique se redressa sur son siège. Jamais les chaises de la salle de réunion ne lui avaient paru aussi inconfortables.

JP leva la main en direction de Fanny. Un geste furtif pour lui signaler que ce n’était pas encore fini.

-          Cependant, j’ai remarqué des retraits en espèces, plusieurs fois par mois, depuis quelques mois. Pouvez-vous nous dire de quoi il s’agit ?

Martial chaussa son masque d’incrédulité, et dévisagea Véronique.

-          Oui, bien sûr, bredouilla-t-elle. Comme ça, je ne sais pas, il faudrait que je voie les comptes. Je peux m’en occuper ce matin.

D’un geste brusque, Fanny lui tendit le dossier qui était sur la table devant elle depuis le début de la réunion. La chemise ne contenait qu’une page.

-          Merci, je vais pouvoir vous expliquer tout de suite, alors !

-          Nous vous écoutons, Véronique. Je suis impatient d’entendre ces explications.

-          Bien ! Ce n’est pas compliqué. Il y a des paiements par CB directement ; cela concerne des frais de bouche, et des paiements en liquide pour le même motif.

-          Qui, d’après vous, a accès à ces frais de bouche ?

-          A part vous, je ne sais pas.

-          Véronique, il n’y a que moi. Vous le savez très bien. Vous êtes ma comptable depuis longtemps, on se connait personnellement depuis longtemps, également. Comment avez-vous pu me faire ça ?

Martial commençait à comprendre ce qui se passait. Il était éberlué de ce qu’il devinait.

Tous les regards convergeaient vers la petite Véronique qui aurait bien voulu se transformer en toute petite souris et disparaitre sous la table. Elle tremblait. Elle le savait, elle était démasquée. Ses yeux s’embuèrent. Encore quelques minutes et elle pleurerait.

-          Merci Martial ! Vous pouvez nous laisser. Je vous rappellerai plus tard. Je vous demanderai de garder le silence total.

-          Bien sûr ! répondit l’homme tout penaud.

JP attendit que Martial referme bien la porte pour continuer son interrogatoire. Fanny gardait le silence, mais elle jubilait. La petite teigne allait être écrasée d’un coup de talon. Le coup fatal était proche :

-          Véro ! On se connait depuis longtemps, toi et moi. Je connais ton mari, Michel, depuis encore plus longtemps. Je vous considère tous les deux comme des amis… Qu’est-ce qui se passe ma petite Véro ? Tu as besoin d’argent ? Tu as des ennuis ? Tu sais, je peux tout entendre.

Ce retour à la familiarité exaspéra Fanny au plus haut point. JP était un businessman avec une âme de pirate. Il pouvait faire tout et son contraire dans la même journée. Ce revirement n’était peut-être pas un bon signe…

Véronique éclata en sanglots. Elle demanda pardon pour ce qu’elle avait fait, comme une petite fille aurait pu le faire devant ses parents. Elle reconnut qu’elle avait fait ces retraits. Cependant, elle refusa d’exprimer les raisons de son geste… Là, JP demanda à Fanny d’intervenir :

-          Véronique ! Attaqua-t-elle. Le vol est une faute lourde et vous allez être licenciée sur le champ, sans indemnité. Vous avez reconnu votre faute. Vous avez conscience de ce qui va se passer, maintenant ?

-          Merci Fanny ! La reprit JP. Ce n’est pas un entretien préalable. Pour le moment on discute entre nous. Cette partie de la réunion est purement informelle… Cependant, je souhaiterais connaitre tes motivations. Allons, Véro ! je voudrais t’aider, mais pour ça, il faut me parler.

Véronique était désarçonnée. Le ping-pong entre Fanny et JP fonctionnait à merveille. La méchante et le gentil patron : comme un titre de film pour les grands naïfs qui pensaient pouvoir choisir entre l’enclume et le marteau.

-          On va appeler Michel ! Il pourra sûrement dénouer cette histoire.

-          Non ! pas mon mari ! S’il te plait JP ! Ne mêle pas Michel à ça ! Il n’est pas au courant.

-          Michel n’est pas au courant ? Mais il est pour qui, cet argent ?

-          Monsieur, j’ai la lettre de licenciement avec le motif. Véronique n’a plus qu’à le signer et quitter son poste…

Véronique pleurait à chaudes larmes, maintenant. Elle venait de prendre conscience que ses rêves de grandeur n’étaient pas devenus réalité, alors que le cauchemar qu’elle vivait à l’instant, lui, était bien réel.

-          Allons, Véro ! Je fais des efforts, là. Il faut m’aider un peu. Tu ne veux pas nous parler, et tu ne veux pas que je parle avec Michel. Tu ne me donnes pas beaucoup de choix !

… J’interromps le récit pour vous expliquer comment se déroule ce joli piège… L’entretien surprise est une redoutable chausse-trappe. Il est quasiment impossible d’en réchapper. Il y a toujours plusieurs protagonistes, dans ce cas, au moins deux, pour vous coincer. Cet entretien est toujours construit, jamais improvisé… Véronique s’est laissée prendre comme dans des sables mouvants. Plus vous résistez, plus vous vous enfoncez, surtout si vous avez des choses à cacher ou à vous reprocher. C’est une sorte de stratégie de l’étouffement… Il existe quand même une parade : dès que vous sentez que vous allez vous faire prendre, il faut se lever et quitter la réunion sur le champ. Mais pour ça, il faut un autre entrainement et du caractère… Véronique pensait s’en sortir comme ça, en restant elle-même, en jouant sur l’émotionnel. Grave erreur… La scène n’est pas terminée : la suite promet d’être croustillante…

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