Erevan 13

-          Pour les homophobes, tout ce qui nous arrive est de notre faute, expliqua Lisa. C’est une malédiction divine. L’église apostolique nous condamne à aller en enfer et la classe politique nous ignore royalement, sauf peut-être l’Aryan Armenian Union dont la spécialité est de « outer » les députés soi-disant homosexuels du parlement. Tu vois, chaude ambiance ! Les gays sont toujours perçus comme des pervers. Les lesbiennes n’existent pas, remarqua-t-elle amère. Tu comprends, une fille ça peut toujours avoir des enfants, et on peut toujours la « retourner », comme ils disent… Sinon, il y a toujours des contrôles de police à Pleshka ou ici. Quand on emmène un gay au poste, il ne sait jamais quand il va ressortir ! Des fois, tu restes une journée et des fois, tu y passes la semaine. Il n’est pas rare de se faire tabasser en cellule par des policiers. En tout cas, après chaque contrôle, les gays doivent se faire oublier plusieurs jours avant de refaire surface et reprendre une vie normale.

Elle le regarda avec insistance :

-          Joe, ça se passe comme ça à Erevan, mais la situation est bien pire dans le reste du pays. Sinon, les gardes-à-vue sont totalement arbitraires et elles peuvent durer plusieurs jours, mais elles ne sont motivées que pour des raisons de sécurité, jamais parce que tu es homo, jamais bien sûr !

-          Voilà une jolie carte postale de notre situation au pays des idées-rêves, ironisa Yuri.

-          Pourtant, la première fois qu’on s’est rencontrés, tu m’as dit que tu ne partirais jamais et que de toute façon, tu n’avais nulle part où aller ? dit Joe.

-          Je ne te connaissais pas comme je te connais aujourd’hui. Crois-tu qu’a un inconnu, j’allais raconter toute ma vie ou dire la vérité ? répondit Yuri gentiment.

-          Tu as raison, parfois je suis naïf, admit Joe.

-          Tu n’es pas naïf, tu es honnête et c’est ce qui me plaît chez toi. C’est si rare. Quand je vivais à San José avec mes parents, je trouvais que toutes nos connaissances non arméniennes étaient bidons, y compris les évangélistes qui font partie des pires hypocrites. Depuis que je vis à Erevan, j’ai l’impression que 99% de la population de ce pays vit dans une parfaite hypocrisie. Pire, dans le déni le plus total de la situation. Aux Etats-Unis, tu trouveras toujours un SDF fier d’être Américain et de son drapeau, eh bien, ici c’est pareil ! Heureusement que je vis avec Sasha, sinon je serais dans une solitude atroce. Je n’aurais plus qu’à me suicider. Tu comprends ? insista Yuri.

-          Oui, je pense que je comprends. Je pense que je te comprends parfaitement. Je suis content de vous connaître vous trois. Je pense qu’un jour à Los Angeles, il faudra qu’on se voie avec mon ami Johnny Avakian, il vous plaira. Lui aussi a quitté l’Arménie en 1991 et il ne veut plus y revenir, même pas en touriste. Enfin, pour le moment.

-          Sasha est le seul d’entre nous qui ne puisse pas partir facilement d’ici. Moi, je suis citoyen américain, mais je n’ai pas de passeport. C’est mon seul problème, et il n’est pas insoluble. Le problème de Sasha est plus compliqué à régler…On a besoin d’argent et le temps presse. Lisa nous aide beaucoup, mais il va falloir que tu nous aides aussi, Joe. Je ne veux pas te presser et ne te demande pas de répondre maintenant, mais réfléchis bien. On ne te demandera rien de compliqué ni d’illégal ni de dangereux. Tu as déjà participé à une soirée avec nous. C’est pour ça qu’on te fait confiance. Tu as vu et tu t’es bien comporté. C’est un signe, fit Yuri sur un ton mystérieux.

-          Eh bien, Joe ! C’est rare que Yuri accorde sa confiance. A part moi et Sasha, je ne connais personne d’autre, dit Lisa.

Un serveur interrompit leur conversation en déposant les plats sur la table. Yuri avait commandé du vin et de la bière. Les boissons étaient apportées par le patron. Celui-ci faisait la tournée des tables et offrait un verre de vodka à ses clients. Il n’était plus très loin de leur table. Le bar et le restaurant étaient pleins. Joe s’aperçut que la clientèle était vraiment variée, des touristes, des prostitués qu’il reconnaissait maintenant, et des locaux, gays ou non. Une clientèle hétéroclite dans ce lieu réputé dans tous les guides touristiques comme étant le plus atypique, mais aussi le plus original de la gamme des restaurants « à ne pas manquer » d’Arménie. Seule la vue des deux videurs armés à l’entrée le surprenait encore, la crosse de leur revolver dépassant de sous leur pull-over. Il devina que le patron devait lui aussi porter un holster car il y avait une bosse sous sa veste du côté gauche, près des aisselles.

Cet endroit était cool, mais tout le monde était armé. Il se dit qu’Erevan avait parfois des allures de Bogota. Il espérait que ça ne soit pas aussi violent qu’en Colombie malgré la noirceur du tableau que ses amis lui avaient fait de la situation. Il dévisagea Yuri et lui sourit. Yuri capta son regard et lui rendit son sourire. Joe perçut clairement la complicité qu’il espérait. Il se dit qu’il se sentait bien avec eux. Yuri le sorti de sa rêverie momentanée :

-          Ah, voilà les chiches-taouk et les keuftés. Sentez-moi ça ! On va se régaler. J’ai tellement faim que je pourrais manger pendant un mois non-stop !

-          Ce n’est pas très français comme cuisine ? remarqua Joe.

-          Non, là on est dans les spécialités arméno-libanaises, mes préférées, dit Yuri.

-          Tu aurais préféré un plat français ? Tu peux encore le commander, le patron te le fera sans problème, suggéra Sasha.

-          Bonsoir les enfants, c’est ma tournée, on va trinquer à votre soirée, un peu de vodka nous fera du bien. Allez ! Guenatset, dit le patron en remplissant les verres.

-          Guenatset !

-          Allez, encore un verre, celui de l’amitié retrouvée ! Guenatset ! cria le patron en avalant sans défaillir son shoot de vodka.

-          Merci patron ! dirent-ils tous.

-          Il est sympa ! dit Joe après son départ.

-          Oui, n’est-ce pas ? Il se nomme Ara, et c’est un héros de la guerre du Karabagh. Il a combattu avec Monte Melkonian, ton compatriote Californien. Tu en as entendu parler ? demanda Yuri.

-          Oui, un peu, à l’université, il y a un professeur qui dit avoir combattu avec le commandant Avo, c'est-à-dire Monte Melkonian. Je savais qu’il était Américain, mais je ne savais pas qu’il était aussi célèbre.

-          Tu plaisantes, Joe ? dit Sasha. Ici tout le monde le connaissait. C’est une gloire nationale, un modèle, un être humain hors norme !

-          Une gloire nationale ? s’indigna Yuri. Ce pays a complètement pourri la tête de ses habitants avec ce putain de nationalisme. Dès qu’on parle de la patrie, même Sasha se met au garde-à-vous, incroyable non ? Dans deux minutes, il va nous chanter le « Hay Qajer » ! Enfin, tout le monde dit le connaître et l’avoir rencontré, et tout le monde aurait combattu avec lui, ça fait aussi beaucoup de monde, bien plus qu’il n’y aurait d’habitants en Arménie. Ara le patron a vraiment fait la guerre et il était vraiment sous ses ordres, il était vraiment avec Avo quand il a été tué près de Aghdam. C’est lui et son groupe qui ont ramené son corps. Ara a aussi sauvé la vie d’un de mes oncles qui y était aussi !

-          Eh bien, voilà pourquoi il est aussi sympa avec nous alors, et depuis la première fois où je suis venu avec toi au Café des Volontaires ! nota Joe. En fait, vous vous connaissez ! Il a l’air de bien tenir l’alcool.

-          Si c’est un vrai Arménien, alors il doit savoir boire, ironisa Yuri. Sinon, on ne se connait pas plus que ça ! Je suis un bon consommateur aussi et je lui ramène des clients, comme toi. Quant au sauvetage de mon oncle, je ne sais pas si c’est la meilleure chose qu’il ait faite dans sa vie, car mon oncle est plutôt un sale type.

-          Ne fait pas attention, Joe, dit Lisa ! Yuri dirait n’importe quoi pour faire sa star. Ara est un type bien. Il a ouvert ce café-restaurant-boîte, au style unique à Erevan, et il a accueilli les gays sans aucune animosité parmi la clientèle. Pourtant, il ne se passe pas six mois sans que la police ferme l’établissement au moins deux semaines pour des raisons de sécurité ou je ne sais quoi. Eh bien, à chaque réouverture tout recommence sans problème. Je ne sais pas si les Français sont tous comme ça, mais j’adore son style d’hospitalité.

-          Tu ne devais pas accueillir des touristes français d’ailleurs ? interrogea Yuri.

-          Oh, j’allais oublier ! Oui, tout à fait. Ce sont deux militants gays et Arméniens français. Ils sont de l’antenne de GALAS de Paris. Ce sont plutôt des activistes un peu radicaux. Aux Etats-Unis on les taxerait de gauchistes. Ils sont très sympas, mais ils sont très directs et un peu extrémistes pour moi. Ils militent à la fois pour la reconnaissance du Génocide arménien et pour les LGBT Arméniens en France et en Arménie. C’est une petite structure d’une cinquantaine de membres, mais ils sont très énergiques et très efficaces dans leurs actions. A L.A. nous sommes admiratifs, mais parfois choqués par leurs revendications et leurs façons de faire. Par exemple, ils ont défilé lors d’une manifestation dû à Paris sous une banderole LGBT et sous une autre contre le gouvernement turc, un drapeau arménien dans une main et un drapeau gay de l’autre. Une façon totalement inédite pendant un 24 Avril, et un scandale dans la communauté arménienne de France ! GALAS a officiellement protesté, mais en réalité, on adore. J’ai hâte de les rencontrer. Je ne les connais que par webcam. Ils arrivent demain matin de Paris. D’ailleurs, j’ai un problème. Je devais les loger pour la semaine, mais mes parents ne partiront pas tout de suite dans le Sud. Je ne sais pas où les mettre. Quelqu’un a-t-il une idée ?

-          Je peux peut-être demander à ma logeuse ! dit Joe. Je sais qu’elle a une chambre de libre, mais je ne sais pas si elle est réservée.

-          Tu habites où ? demanda Lisa.

-          Margaret House, à Cascade Monument, c’est près de l’Opéra et d’ici, d’ailleurs. Tu veux que je me renseigne ?

-          Oui, je veux bien. Si elle a le téléphone, on peut peut-être l’appeler de chez moi tout à l’heure ?

-          Ok, c’est d’accord.

-          Ben voilà, c’est super ça, merci Joe, dit Yuri.

-          Si vous avez terminé de dîner, je crois que la boîte va ouvrir, annonça Sasha.

-          Si on allait faire un tour en bas, dans la boîte ? proposa Yuri. On va danser un peu et voir qui on connait ? Dès que le DJ passe du Nuné Yesayan, on saute sur la piste et on s’éclate. Allez Joe, tu vas voir c’est sympa, c’est un peu notre Madonna à nous. Tu vas apprendre à danser et à te comporter comme un rabiz*. Ça va te changer un peu de tout ce que tu connais.

*rabiz = racaille bien sapée, genre musical

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018