Ibrahim 14

Deux ans plus tard.

 

En 1994, ma vie roulait parfaitement bien. J’avais enfin quitté Livry-Gargan pour m’installer à Aubervilliers avec Frank : on vivait ensemble depuis deux ans. J’avais eu un peu d’avancement dans mon boulot, un salaire plus conséquent…

Je me rappelle fort bien de ce mois de mai, il faisait beau et presque chaud en cette fin d’après-midi, où je m’apprêtais à quitter l’entreprise, quand j’aperçus une silhouette familière au standard.

Je regardais à deux fois cette silhouette pour être sûr de ce que je voyais. J’avais un doute mais je la reconnaissais. Je continuais de sortir de l’entreprise en dévisageant cette personne, qui me barra soudainement la route, puis se tint devant moi :

-          Salut ! Est-ce qu’on peut se parler ? me dit-il

Je répondis par un hochement de tête et par l’affirmative.

-          Tu m’as reconnu, n’est-ce pas ?

-          Oui ! On va parler en marchant jusqu’à la gare. Mais d’abords, on quitte les locaux.

Je pressais le pas naturellement, je n’avais pas envie de me promener avec lui… Une boule vint se nouer dans mon ventre. Tout d’un coup, je me sentis mal. Rien que d’avoir entendu sa voix, me mit dans un état de contrariété incroyable.

-          Ça fait plusieurs fois que je viens mais à chaque fois, tu es déjà parti. Tu quittes drôlement tôt ?

-          Je commence tôt aussi. Je n’aime pas trainer sur mon lieu de travail. Ça ne m’intéresse pas.

-          Le travail, c’est important …

-          … tu es venu me parler de travail ? le coupai-je sur un ton presque excédé.

-          Non ! Je suis venu pour te faire des excuses.

-          Ibrahim ! Tu as disparu sans un mot pendant deux ans et aujourd’hui, tu réapparais pour me faire des excuses ? Tu sais ce que ça m’a fait de ne plus te voir ? De ne plus avoir de nouvelles ? De ne pas savoir ce qui t’était arrivé ? Est-ce que tu sais l’effet que ça m’a fait ? J’étais en train de tomber amoureux de toi, moi ! dis-je les larmes me venant aux yeux.

J’avais envie de crier mais je me retins. Ça ne servait plus à rien de s’énerver.

-          Je me doutais bien que tu m’aimais, c’est pour ça que je suis revenu aujourd’hui… Peut-être qu’on pourrait reprendre ?

-          Tu te fous de moi ou quoi ? C’est trop tard, je vis avec quelqu’un d’autre et ça se passe très bien. Je ne compte pas changer, et encore moins te reprendre.

-          Tu sais, j’ai réalisé que tu étais quelqu’un de bien.

-          Ça t’a pris deux ans pour t’en apercevoir : c’est bien ! Tu as coupé ton téléphone et tu m’as donné une fausse adresse, maintenant, tu voudrais reprendre là où on s’est arrêté ? Tu as perdu la tête ou quoi ?

-          Excuse-moi ! Je vais te dire la vérité… En fait, en même temps que je te voyais, je fréquentais une fille et j’étais très amoureux d’elle. Il a fallu que je fasse un choix.

-          Pourquoi ne pas l’avoir dit ? J’aurais pu comprendre ! Et aujourd’hui, elle est où cette fille ?

-          On a rompu. Ça n’a pas marché entre nous. Après, j’ai rencontré un garçon mais ça n’a pas marché non plus. Alors, j’ai pensé à toi, parce qu’avec toi c’était bien…        En fait, je suis bi… je n’arrive pas à choisir entre une fille et un garçon, mais avec toi, je sais que ça marchera.

On était arrivé à la gare, les trains se succédaient : je les laissais partir. Je voulais parler avec lui, mais j’avais aussi une irrépressible envie de l’embrasser. J’essayais de le faire : il esquiva. Les quais étaient bondés mais je m’en foutais, je voulais l’embrasser, retrouver le goût de ses lèvres : j’en salivais d’envie. Et puis, je ne voulais plus l’écouter : ses excuses ne m’intéressaient pas.

-          Tu as dit que tu étais avec quelqu’un ? Je pourrais peut-être le rencontrer ? On pourrait devenir ami ?

-          Mais qu’est-ce que tu racontes ? Il est hors de question que tu vois mon copain. La seule chose dont j’ai vraiment envie de faire avec toi, c’est de baiser avec toi, tout de suite.

-          Tu es sérieux ? … C’est une blague ?... Non, ça ne va pas être possible… Je dois rentrer.

-          Ibrahim ! Allons à Paris dans un sauna et baisons ensemble comme le jour où on s’est rencontré. S’il te plait ! Viens ! J’ai tellement envie de toi.

Je me rendis compte qu’au moment où je prononçais ces paroles : je bandais dur. Mon excitation me faisait mal : mon pantalon me serrait. Ibrahim le remarqua et sut que je ne plaisantais pas. Je voulais vraiment baiser avec lui… Il hésita, puis se laissa entrainer dans le train où on était finalement monté… Je connaissais un sauna près de la Gare du Nord qui était déjà ouvert. Pour me montrer sa confiance, il me donna son nouveau numéro de téléphone : mais que pouvais-je bien en faire ?

Je sentais bien qu’il n’était plus dans le même état d’esprit qu’il y a quelques minutes. J’essayais de l’amadouer tant bien que mal.

-          Finalement, je ne préfère pas qu’on aille dans ce sauna. Je vais rentrer chez moi, dit-il.

-          Ibrahim ! Je descends à Aubervilliers, dans deux stations. Si tu es d’accords, je reste avec toi jusqu’à la Gare du Nord, sinon on se quitte définitivement.

Le train fit son arrêt en gare d’Aubervilliers.

-          Je vais rentrer chez moi, c’est mieux.

-          Je ne te comprends pas. Tu dis que tu veux reprendre avec moi mais tu ne veux pas baiser avec moi ! Tu ne sais vraiment pas ce que tu veux…

J’attendis sa réponse jusqu’à ce que la sonnerie de la fermeture des portes retentisse. Je descendis, abandonnant Ibrahim.

-          Ok ! Je pars, dis-je navré.

Le train emportait Ibrahim pour toujours, mais cette fois-ci, je savais la raison pour laquelle on se quittait définitivement. J’étais soulagé, ma boule dans le ventre disparue dès que je fus sorti de la gare.

Je ne comprenais pas comment on pouvait agir de la sorte avec quelqu’un. Comment avait-il pu croire une seule seconde que j’allais renouer avec lui après deux ans de silence ?

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018