Jours 3

Ils avaient convenu la veille que Suzanne viendrait le chercher en voiture pour aller ensemble à l’université.

La Lada se faufilait dans les rues d’Erevan, croisait des vieux bus offerts par la mairie de Marseille, des minibus surchargés de voyageurs qui s’arrêtaient n’importe où et n’importe comment. Les vendeuses de graines de tournesol étaient déjà là, assises sur leur pliant au bord du trottoir. Sur les coups de 8h du matin, les cafés ouvraient à peine. Des grands-mères abandonnées sortaient de leurs cartons où elles avaient passés la nuit. Erevan se réveillait avec des allures de New Delhi.

La radio FM crachait de la musique de variété russe, Suzanne reconnut « L’été indien » de Joe Dassin, chanté phonétiquement par son interprète russe. Elle rit des fautes de français et de liaison, sans parler des mots incompréhensibles qui parsemaient la chanson. Joe l’interrogea du regard : comme il ne comprenait pas le français, il ne saisit pas ce qu’il y avait de si drôle. Elle lui expliqua qu’ils entendaient une vieille chanson pop française chantée par un Russe qui ne connaissait visiblement pas bien la langue.

-          Cette chanson est une bonne métaphore de ce qu’est réellement l’Arménie, dit Suze. Tout à l’air bien, mais rien ne fonctionne vraiment. Ce pays est une illusion… Allez ! On change de radio pour voir si on a mieux. Voilà une station FM arménienne, et que passent-ils ? Toto Cotugno : quelle horreur ! Tu sais, les Arméniens et les Russes sont fascinés par la culture italienne, enfin, par la culture bas de gamme. C’est incroyable, non ? Bon ! Ce n’est pas mieux, on coupe. Un peu de silence nous fera du bien.

-          Je ne comprends pas pourquoi tu restes dans ce pays si rien ne te plaît ? Tu critiques tout et tout le temps.

-          Oh, il y a beaucoup de chose que j’aime ici : la bouffe est terrible et faire la fête est une expérience que tu n’as pas encore vécue, même pas aux Etats-Unis, je te l’assure. Les gens me touchent plus que tout, mais la politique est une catastrophe. Le niveau de vie pourrait être meilleur, mais certains ont peut-être intérêt à ce que ça reste catastrophique. Tout est basé là-dessus : continuer à avoir besoin des étrangers, des Américains, des Français et même des Russes, sans parler des Arméniens de la diaspora qui renflouent ce pays à coups de millions de dollars. Mais où sont ces millions ? Tu les vois, toi ? Ici, même la radio FM est russe. Les Russes détournent tout, y compris les chansons françaises. Pauvre Joe Dassin, s’il savait ce qu’ils ont fait à sa chanson, il se retournerait dans sa tombe.

Ils rirent franchement et Suze s’excusa de la franchise de ses propos… Ils continuaient de rouler en direction de l’université, quand Suze aperçut des policiers sur le bas-côté, qui lui firent signe de s’arrêter. Ceux-là avaient la particularité d’être bien gras. Joe se dit que le jogging devait être un terme inconnu de leur formation, et qu’ils ne devaient pas courir souvent pour attraper les délinquants.

-          Bonjour Madame, vous avez enfreint le code de la route, vous roulez trop vite, annonça le policier.

-          Ah bon ? Et comment vous le savez ? Où sont les panneaux de limitation de vitesse ? Vous avez quelque chose qui le prouve ? rétorqua Suzanne.

-          Madame, ne discutez pas ! Si je vous le dis, c’est que c’est vrai. Je vous mets une amende de deux mille drams (5$) payable de suite, dit le policier légèrement excédé.

-          Ok ça va, voilà vos deux mille drams.

-          Merci madame et à bientôt. Faites attention sur la route, dit le policier sans desserrer les dents.

-          T’as entendu, il a dit « à bientôt » Il compte te revoir sur la route ou quoi ? fit Joe, surpris.

-          J’aurais mieux fait de la fermer. Il m’a repérée, il ne m’oubliera pas. On le reverra peut-être ce soir, ou un autre de son genre. Ils font ça pour arrondir leur fin de mois. Tu comprends ce que je te disais tout à l’heure. Comment veux-tu que ce pays s’en sorte si les flics font aussi la manche !

Malgré les embouteillages matinaux et la lenteur du trafic, ils finirent par arriver à l’université. Suze s’arrêta devant le portail d’entrée pour permettre à Joe de descendre.

-          Joe ! Je vais garer la voiture et on se retrouve à la salle des profs ?

-          Ok, je vais en profiter pour appeler chez moi à Los Angeles, c’est la bonne heure.

Il se dirigea vers la cour et non vers la salle des profs, sortit son mobile, s’assura qu’il était seul, puis composa le numéro de son ami Johnny Avakian. Ça sonne, Johnny décrocha.

-          Allo Johnny ? C’est moi Joey, je ne te dérange pas ?

-          Non, bien sûr, tu es où ?

-          Je suis à Erevan, à l’université.

-          Ça y est, tu as fini par y arriver. C’est bien, je suis content pour toi. Quel temps fait-il là-bas ?

-          Il fait beau et presque chaud.

-          Et c’est comment ? Ça fait tellement longtemps que j’en suis parti que je ne sais plus à quoi ça ressemble aujourd’hui.

-          C’est comme dans les descriptions que tu m’en avais faites il y a plus de dix ans. Rien n’a changé. Disons que ça ressemble à la Suisse, mais en moins développé.

Joe mentait et Johnny le savait bien. Le pays était en ruine et la ville avait perdu de son éclat depuis l’indépendance en 1991.

-          Ça me fait plaisir de t’entendre. As-tu pu faire des visites ? As-tu rencontré tes élèves ?

-          Pas de visite encore, mais j’ai commencé les cours. En fait, c’est aujourd’hui, dans trente minutes, si tu veux savoir. Je connaîtrai enfin leur niveau.

-          Et le soir, tu as pu sortir un peu ? Tu n’as pas encore pu voir la vie nocturne non plus, je présume. Fais attention à toi.

-          Ne t’inquiète pas. Je ne suis pas là pour ça. Si l’occasion se présente, je verrai bien ce que je ferai. Bon, il faut que j’y aille, je te rappellerai bientôt. Ça m’a fait plaisir de t’entendre.

-          Oh ! J’ai une idée pour toi : demande à tes élèves de t’emmener à Khorp Virap, c’est un monastère au bord de la frontière avec la Turquie, à quelques kilomètres du Mont Ararat, ce n’est pas très loin de Erevan, moins d’une heure en voiture. C’est magnifique et inoubliable. Je pense que tes élèves seront ravis d’aller là-bas avec toi. C’est historique, culturel, nationaliste et religieux. Plus arménien, ça n’existe pas. Tu les auras dans la poche après, et tu auras vu le majestueux Mont Ararat dans toute sa splendeur.

-          Ok Johnny, il faut que je te quitte, j’ai ma collègue qui me fait signe de venir. C’est une bonne idée. Je te raconterai. Je t’embrasse. Et comment va Graham ?

-          Il est là avec moi, il t’écoute, il va bien et il t’embrasse aussi.

Joe raccrocha, il se sentait d’attaque pour affronter cette première journée avec ses élèves et ses collègues.

Didier kalionian - le Blog Imaginaire (c) 2018