Némésis

 

   Grâce ou à cause, c’est selon mon humeur, de l’horaire d’hiver, la nuit y est plus influente que le jour : et ça, j’aime vraiment. La nuit, on ne distingue que les ombres, la réalité n’apparait jamais totalement dans sa crudité : on peut s’y camoufler, voire s’y cacher. Dans l’obscurité, la vérité est incomplète, elle en devient plus supportable. Les formes se devinent, les espaces s’agrandissent ou rapetissent : tout y est plus beau, magique, presque mystique.

Je suis une fille de la nuit, voire des ténèbres. Je suis une sorte de sœur jumelle des Siouxsie and the Banshees : Siouxsie est ma Vierge Noire à laquelle j’adresse des prières païennes… Trente ans après, je ne me crêpe plus les cheveux mais je suis toujours habillée en noir intégral. Un seul problème en soirée : il y a encore beaucoup de filles qui s’inspirent de son look et pour passer inaperçue, il n’y a pas mieux.

C’est difficile d’avoir l’air original sans avoir l’air ridicule, mais à mon âge, je suis obligée d’y faire très attention. C’est aussi un budget, et même si je consacre la quasi-totalité de mes revenus à ma vie nocturne : du fait de mon petit salaire, ce budget est limité. Aussi, j’ai choisi de faire simple, mais efficace. Une paire de Doc Martens, un leggin noir, un chemisier en dentelle noir, sur un soutif également en dentelle noir, un perfecto vintage, que j’ai depuis près de vingt ans et que j’entretiens comme la prunelle de mes yeux. Le cuir est patiné, brillant, noir profond. Des lèvres peintes en rouge sang, le visage blanc, le contour des yeux noircit au khôl, les paupières noires, ma chevelure blonde en spike ou en brosse. Ça, c’est mon look quand je débarque vers 23h : ça se gâte plus tard. Mais je n’ai pas trouvé mieux pour qu’on me remarque.

J’adore aller aux Caves à Bastille : c’est ma boite. Les meilleures soirées gothiques de Paris, les meilleurs DJ, la meilleure musique, et on y trouve toujours les plus beaux mecs. L‘endroit est magique : des anciennes caves à vin qui dateraient du Moyen-âge et des Templiers. C’est grand mais bas de plafond, on y accède par une entrée d’immeuble, tout ce qu’il y a de plus banal, puis on descend au sous-sol. La piste de danse et le bar se trouvent au bout d’un dédale de couloirs : on peut s’y perdre, c’est très pratique, parfois.

J’arrive vers 23h parce que c’est gratuit pour les filles jusqu’à minuit. De toute façon, l’entrée n’est pas très chère aux Caves, mais ne pas la payer me permet d’augmenter mon budget boisson. De 23h à 1h, il ne se passe pas grand-chose : je bois et je discute avec celles qui sont déjà là, et qui attendent que les mecs arrivent, pour aller danser. Je ne parle qu’avec des filles… Durant ces deux premières heures, elles sont charmantes. Certaines sont des copines de longues dates mais lorsqu’elles sont en chasse, elles deviennent de terribles rivales. Les plus jeunes se transforment en chattes en chaleur que je pourrais baffer toute la nuit pour les calmer, tellement elles m’énervent. Malheureusement, elles obtiennent un maximum de succès auprès des beaux males qui se déhanchent sur la piste au son de Bauhaus, Sisters Of Mercy, Depeche Mode etc… Ouais, on écoute toujours le vieux son : celui du début des eighties. De toute façon, je n’aime pas les nouveautés.

Vers 3h ou 4h du matin, j’approche en titubant de la table de mixage du DJ et je réclame mon titre fétiche « Jigsaw Feeling » de Siouxsie. Généralement, après trente minutes de harcèlement, il accepte de le passer ; et là, je danse comme une folle pendant les quatre minutes que dure la chanson, comme à la grande époque. Après ces quatre minutes de délire, je suis complétement déjantée, les vodkas tonics ont fait leur effet, mes phéromones femelles ont éclaboussées la gente masculine qui m’entoure, et je suis prête pour un premier accouplement dans les chiottes de la boite. C’est à ce moment-là, que je fais mon effet sur les mecs, qu’ils me remarquent, qu’ils me dévorent des yeux, qu’il y en aura au moins un, qui voudra bien de moi. Comme je suis plus ou moins bourrée, je donne l’impression d’être une fille facile, bonne à emballer rapidement. Or, c’est toujours moi qui choisit celui qui me chevauchera.

Cette fois-ci, j’ai deux prétendants. Un grand mince avec une tête de Nosferatu, et un mec musclé, bras tatoués, avec des cheveux longs. Ah oui ! J’ai oublié de préciser que je tombais immédiatement amoureuse des mecs à cheveux longs. Celui-là, a un bouc au bout du menton qui me séduit tout de suite… Je me retrouve à danser entre mes deux prétendants, et je dois dire que le vampire se défend assez bien, cependant, mon choix est fait, je prends « cheveux longs ». Je gonfle ma poitrine pour qu’il la remarque, et je pose mes mains sur ses épaules, ce qui signifie au vampire d’aller jouer ailleurs : ce qu’il fait rapidement, du reste.

Les stroboscopes ont la faculté de me faire arrêter de danser tout de suite : car je ne vois plus rien, ni pendant, ni après. Donc, je fuis la piste dès les premières syncopes, en prenant la main de mon tatoué, que j’amène au bar.

-          Salut, qu’est-ce que tu bois ? me demande-t-il.

-          Tu m’invites ?

-          Bien sûr ! C’est normal, non ?

J’aime la galanterie quand elle est intéressée. On commande tous les deux une vodka tonic, j’avale la mienne d’un trait, tellement j’ai chaud : je suis en sueur. Il en commande deux autres.

-          J’avais tellement soif ! Désolé ! J’espère que je n’abuse pas ?

-          Non, ça me fait plaisir.

Bon, celui-là est très intéressé, on dirait. Je lui fais mon plus beau sourire. Il est charmant, il ressemble à Jésus.

-          Je m’appelle Eileen, et toi ?

-          Moi, c’est « Cheval Fou »

On rit tous les deux de ces codes. J’adore son surnom, et ce gars me plait. J’ai déjà une énorme envie de l’embrasser, mais je veux discuter encore un peu avec lui pour savoir ce qu’il a dans le ventre… On est au bar de la boite, le son est moins fort, on s’entend parler, mais il y a trop de monde et pour l’intimité : ce n’est pas ce qu’on fait de mieux…

-          Tu crèches où ? Moi, j’habite à Belleville.

-          Moi, j’habite à Vincennes, à deux pas du zoo.

Oh ! C’est un bourge ! Ce n’est pas grave. Ces gens ont aussi le droit de vivre, quelque part…

-          Tu es venu comment ?

-          En métro, et toi ?

-          Moi aussi ! Donc, ça veut dire que je rentre soit en métro, soit en taxi.

Il me répond par un large sourire : il a compris… Je m’approche de lui, bouche offerte, qu’il embrasse comme un affamé : il me roule une pelle à m’en décrocher la glotte. Ça va, il embrasse bien… Je lui propose de nous retirer dans le fond de la boite, vers les toilettes. Malheureusement, il y a déjà du monde qui attend pour pisser, ou pour faire autre chose. Un couple devant nous, en profite pour rouler un joint, et nous propose de fumer en attendant notre tour. On est à quatre sur le stick, mais c’est suffisant : c’est super agréable. Entre chaque latte, j’en profite pour embrasser mon Cheval Fou : je suis très excitée. Je crois que j’ai mes chaleurs.

La porte des toilettes s’ouvre, un couple en sort : ça y est, c’est notre tour. Vers 5h du matin, l’endroit n’appelle plus vraiment au romantisme : c’est sale et ça pue. Des préservatifs et une seringue nagent dans la cuvette… Je m’assois précautionneusement sur la chiotte, je défais sa ceinture, il se laisse faire, je baisse sa braguette et sort l’engin. Il passe le premier test haut la main : il en a une bonne, une belle, et elle est propre. Je pratique un début de fellation pour le faire durcir : c’est bon, elle est bien dure. Il passe le second test. Il est surpris de me voir faire ;

-          Je vérifie toujours la marchandise avant d’acheter ! lui dis-je en riant.

Il éclate de rire.

-          Par contre, j’espère que tu as des préservatifs, parce que moi je n’en ai pas, là !

-          Tu es bien un homme, toi ! J’en ai, ne t’inquiète pas ! Mais, est-ce aux femmes de s’équiper en matériel de protection pour les hommes ?

-          Non, bien sûr ! Mais…

-          Ça va, je rigole ! De toute façon, je ne baise pas dans les chiottes de la boite. Alors, on va chez toi ou chez moi ?

-          Euh…

-          Ok ! On va chez moi, mais tu paies le taxi… et déconne pas, parce que je n’ai plus d’argent.

-          C’est cool ! ça marche.

On repasse devant le bar, ma conquête et moi, direction le vestiaire. Mes copines moins chanceuses qui y sont accoudés, me regardent passer ; Nina, Ri-ma, et Stella me boudent royalement, il n’y a que Nocturna pour me faire un discret clin d’œil.

Moi, je jubile.

Didier kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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