Némésis

   Le samedi soir, c’est la fête. Rien ne me plait plus que de passer mon temps à me préparer pour aller en soirée. Généralement, je me lève vers midi, paresseuse à souhait, je traine en chaussettes et nuisette jusqu’à 17h, où je commence seulement à émerger… J’ai des fins de semaine difficile, et le vendredi soir, je n’ai qu’une envie, celle de dormir le plus possible pour être en forme pour ma soirée du samedi soir, que je ne raterais pour rien au monde.

Du lundi matin au vendredi soir : je n’existe pas, je suis un numéro, et le pire, c’est que je l’accepte. Tous les jours, j’use mes nerfs dans les transports en commun, mais j’évite consciencieusement les autres esclaves qui vont au boulot… Je côtoie des crétins dans un open-space, et ce qui me relie au monde des vivants, est un satané téléphone : je suis télévendeuse. A part ça, ma vie professionnelle est aussi épanouissante que celle d’un légume. Je pense sincèrement que je ne sers à rien, puisque je vends du vent toute la journée à des naïfs, qui ensuite, se plaindront de s’être fait arnaquer… Durant le laps de temps qui me sépare de ma soirée, je ne ressemble à rien : je suis un fantôme, et les fantômes n’ont pas de look ni d’apparence. Mon but, dans cette entreprise, est de passer totalement inaperçue, et je pense que j’y arrive fort bien. Je suis également improductive, j’ai le plus bas taux de rendement du plateau, et malgré mes scores négatifs, ils me gardent ! Donc, je pense vraiment être invisible, inodore, et incolore. Je dois bien leur être utile à une quelconque statistique, il leur faut sûrement un dernier sur la liste… Ça fait des années que je fais ce boulot et qu’on me paie pour le faire : là-dessus, je ne leur fais aucun reproche, c’est même le seul truc où je donne entièrement raison à mes supérieurs hiérarchiques. Cependant, parfois je rêve d’un licenciement en bonne et due forme pour ne plus supporter cette sinécure.

J’ai collé discrètement ce slogan en anglais sur mon PC : « Pay me and leave me be ! (Payez-moi et foutez-moi la paix !) «, je n’ai pas trouvé mieux pour résumer ma situation professionnelle. Les Français comprennent si peu l’anglais que personne n’a remarqué ce que ça signifiait : c’est dire si mes collègues sont stupides.

Je ne demande rien et je n’obtiens rien en échange : et croyez-moi, ça marche. Mon salaire n’a pas augmenté d’un centime en dix ans. Lors des entretiens annuels, mes chefs me demandent toujours si je vais bien, si je ne suis pas en dépression, ou si je ne suis pas malade. Je suis étonnamment blanche de peau, et eux, prennent ça pour une pâleur anormale. Je n’infirme ni ne confirme jamais leurs allégations ; alors que ce n’est sûrement pas sous les néons de l’open-space que je pourrais prendre des couleurs. Et puis, pour répondre au téléphone, on n’a pas besoin d’être bronzé… Ça peut paraitre incroyable, mais je pense qu’ils préfèreraient que je sois tout le temps en arrêt maladie que sur le plateau. Ben non ! Ils doivent me supporter autant que moi je les supporte : c’est ma petite vengeance.

Ma non-ambition les choquent, mon absence de perspective professionnelle leur parait inconcevable dans un monde où il faut manger ou être mangé pour survivre : je ne suis pas combative pour un kopeck. Lors de ma visite annuelle, le médecin du travail m’a dit que j’avais l’air d’une lionne sans dents. Un des plus beaux compliments qu’on pouvait me faire.

En fait, j’ai renoncé à ce monde, le jour où j’ai découvert ce qu’il fallait faire pour avancer dans la hiérarchie. Le jour où ma meilleure copine de bureau a eu une promotion : c’est-à-dire, le jour où elle est devenue ma chef.

Ce jour-là, j’ai découvert que les filles pouvaient aller en Amérique à bicyclette avec un fil à couper le beurre.

Ou bien, qu’il fallait se faire mettre bien profondément tous les jours par ses collègues masculins pour obtenir quelque chose dans cette entreprise, et peut-être, que dans toutes les autres aussi.

Naïvement, j’avais cru qu’à compétence égale, avancement égal. Eh bien non ! Nous, on doit coucher pour être diplômée, et c’est ce que ma copine avait accepté… Participer à une partie de jambes en l’air pour réussir est une chose, mais faire virer une collègue soi-disant incompétente, pour confirmer son statut de chef de service, en est une autre. Je ne l’acceptais pas, et je ne l’accepterais jamais.

Du jour au lendemain, j’ai perdu le regard de mes collègues, qui eux, n’avaient pas plus de scrupules que ça. Dans le même temps, je signifiais à ma copine d’aller se faire foutre, au propre comme au figuré, d’ailleurs. Et je cessais sur le champ de faire des efforts.

Depuis, plus personne ne me parle, et on me fout une paix royale, mais je dois, quand même, les supporter sept heures et trente-cinq minutes par jour, pauses incluses, cinq jours sur sept.

Ma vie professionnelle n’étant franchement pas intéressante, on perdra moins de temps en évitant d’en parler.

Le travail est une nécessité malsaine, pas un besoin. Alors, que les soirées gothiques sont absolument vitales pour moi. Je suis une rescapée des divines eighties, de la new wave et de la batcave, qu’on appelle « gothique » aujourd’hui.

J’ai un autre problème : mon prénom. Je m’appelle Hélène. Je ne sais pas ce qui a pris à mes parents de me prénommer de la sorte ; ils devaient être sacrément bourrés ou sous une drogue puissante, pour vouloir m’affubler d’un prénom pareil. Sans parler de la série télé débile qui m’a pourri la vie pendant une bonne partie des nineties. Cependant, en soirée, je m’appelle Eileen, que parfois, je décline en LN, quand je suis en mode minimaliste, ou fortement alcoolisée, ce qui revient au même.

Dans le milieu gothique, c’est très fréquent d’avoir un surnom. J’avais bien essayé Maldoror, mais je n’y croyais pas. Et puis, il y avait une bonne centaine de filles et de garçons qui l’utilisaient déjà. Eileen, ça sentait l’Irlande mystique, la forêt de Brocéliande, et les Dexy’s Midnight Runners. Enfin, dans mon imaginaire, bien sûr…

J’ai cinquante ans, mais ça ne se voit pas : donc ce n’est pas un problème. Je suis grande, mince, mais encore bien foutue, habillée en noir été comme hiver, je suis blond platine, ce qui ajoute un côté lunaire à mon visage ; mes cheveux sont coiffés en brosse le week-end, à plat la semaine. Je suis myope, mais ça, c’est un secret. Effet garanti, succès mitigé.

J’habite à Paris, la ville lumière, que je ne vois que la nuit, car le reste du temps, je dors.

Ma vie amoureuse se résume aux mecs que je ramène chez moi après la soirée. En gros, on baise, on dort, il dégage. Je sais, ça à l’air un peu dur, mais les mecs ne veulent rien faire d’autre avec moi. Donc, je prends les devants en annonçant toujours la couleur dès qu’on arrive au lit : on perd moins de temps à faire semblant. C’est marrant, mais il n’y en a pas beaucoup pour désapprouver mon programme. Dans un sens, je trouve ça honnête !

J’aimerais être amoureuse, vraiment. Mais, je ne trouve jamais personne pour l’être avec moi. Je ne désespère pas : je sais qu’il existe, qu’il est là quelque part, qu’il m’attend… Mais je dois dire qu’il est bien caché, ce salopard…

Sinon, j’aime mon appartement : il est petit, mais il est fonctionnel et je m’y sens bien. J’aime m’y trouver seule, également. Sauf le weekend !

Mon immeuble se trouve dans une petite rue parallèle à la rue des Pyrénées, dans le XXème, entre Jourdain et Belleville : j’adore mon quartier. C’est bruyant, ça pue, c’est populeux mais je l’aime, c’est comme un avant-gout du paradis

Ce qu’il y a de bien à Paris, c’est que l’hiver dure longtemps. Il y fait froid quasiment tout le temps, il pleut souvent, et l’été, plus pourri qu’ailleurs, n’a pas le temps de s’y installer. Je peux m’habiller comme je veux, et superposer les couches de vêtements sans craindre de transpirer comme un phoque. Avec un tel climat, je peux vivre tranquillement dans cette ville sauf quand j’ai mes règles, là, c’est l’horreur : j’ai chaud et je pue, comme mon quartier…

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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