D'une vie 12

Il pleuvait. Véronique, le front appuyé contre la vitre de son bureau, regardait rebondir les gouttes. Cinq minutes de pause… Elle était ravie de ses nouvelles occupations, tant professionnelles que personnelles : elle n’avait personne sous ses ordres, ça lui laissait du temps pour s’organiser. Pour célébrer sa prise de pouvoir, elle installa un lecteur de CD où elle passait à longueur de journée ses chansons préférées de France Gall et de Véronique Sanson : souvent on l’entendait fredonner… Elle ne voyait Rachid que le mardi et le vendredi, mais le reste de la semaine, elle faisait tout pour éviter son mari. Elle se refugiait dans le travail, elle faisait même des heures supplémentaires pour éviter de rentrer trop tôt… Elle passait des heures au téléphones, Désormais, elle se permettait tout…

Le lendemain, il pleuvait encore lorsqu’elle réalisa qu’elle avait fait disparaitre involontairement une petite somme des comptes du mois qui concernait le paiement de l’URSSAF : comme Léopold n’était plus là pour tout vérifier, pour faire un contrôle croisé des comptes, personne ne s’en était aperçu… Il s’agissait d’une centaine d’euros seulement, mais il fallait les faire réapparaitre dès le mois suivant pour que tout rentre dans l’ordre. Elle fut paniquée à l’idée que son patron puisse le savoir.

Rachid ne travaillait presque plus : une mission d’intérim par ci par là, d’où il finissait immanquablement par se faire virer. Il trainait l’après-midi dans un des nombreux bistrots qu’il fréquentait habituellement… Les jours où ils se voyaient, Rachid ne sortait pas : il pouvait rester des heures assis, à regarder la télé en buvant du Ricard. Il devenait alors, encore plus libidineux… La situation de Rachid se dégradait a vue d’œil, mais Véronique ne s’en préoccupait pas du tout. Sans doute, qu’elle le voyait avec les yeux de l’amour… Il était toujours disponible pour le sexe, et quand il était un peu chaud, ses performances en étaient décuplées. Bien sûr, il se comportait comme un animal sauvage que rien ne pouvait dompter, mais elle adorait ça !

Du point de vue de Véronique, tout allait bien.

Tous les matins, dans sa salle de bain, elle avait pris l’habitude de faire sa prière avant de se maquiller. Elle se regardait longuement dans le miroir avant de se lancer dans la récitation à voix basse d’un « je vous salue Marie… », qu’elle finissait toujours par détourner à son profit : elle inventait le texte qui variait selon son humeur et ce qu’elle avait à révéler…Véronique vouait un culte secret à la Vierge Marie : sa protectrice. Elle lui parlait comme à une ancienne copine d’école : elles se comprenaient toutes les deux. Elle lui disait l’essentiel de ce qu’elle devait savoir, c’est-à-dire, tout sauf sa vie sexuelle. Véronique en était pourtant fière mais elle n’osait pas l’avouer quand elle se confessait, elle était très pudibonde avec la sainte Vierge, alors qu’elle racontait les détails les plus croustillant à Maryse sans aucune gêne. En même temps, peut-on parler de sexe à une vierge, fut-elle une sainte ? …Véronique n’avait pas osé s’adresser à un psy, elle trouvait bien plus pratique de parler à son miroir. Elle finissait toujours de se préparer par un signe de croix, sans oublier d’embrasser sa médaille qui la reliait directement avec le ciel.

La journée pouvait commencer une fois les bondieuseries passées.

 

… Quelle hypocrisie ! Vous dites-vous, hein ?

Invoquer les Dieux pour s’autoriser ce que tous les mortels rêveraient de vivre, est assez désespérant. Véronique n’est-elle pas la seule responsable de ses choix et de ses actes ? Le ciel n’y est pour rien. Ami lecteur, pardonne cet écart … Amen !

 

Véronique découvrait le mouvement comme une révélation. Elle avait passé les quarante premières années de sa vie à végéter, à attendre quelque chose qu’elle n’arrivait pas définir : elle attendait, voilà tout. Depuis qu’elle avait rencontré Rachid, elle n’attendait plus : elle vivait. Pourtant, Maryse lui avait montré la voie plus d’une fois, mais Rachid avait été le déclic, la mèche qui allait tout faire exploser.

L’amant, le sexe, les mensonges, le joint, la prière, étaient les nouvelles choses dont elle avait besoin, désormais. Elle ne voulait plus de limites car il n’y avait pas de limites, pensait-elle… « A chaque jour suffit sa peine », dit-on dans la Bible : alors, il lui fallait ajouter une nouveauté le plus souvent possible dans sa vie. Elle n’avait plus peur, même de ce qu’elle ne comprenait pas, y compris ce qui était déstabilisant, car tout ce qui pouvait la rendre heureuse et intéressante, la captivait… Si Véronique rayonnait dans son nouveau rôle, Maryse s’inquiétait ; ce midi-là, elle attaqua :

-          Comment ça se passe avec Michel depuis que vous vous êtes parlé ?

-          Je ne sais pas et je m’en fiche. Ce n’est plus mon problème. Il ne veut rien lâcher, ni reconnaitre ses torts.

-          Ah ! … N’as-tu pas peur que ça se termine mal ?

-          Je ne vois pas pourquoi ça se terminerait mal ! Il n’y a rien de changé chez nous, alors que je fais tous les efforts.

-          Tu n’exagères pas un peu, là ?

 Véronique fit la moue :

-          Maryse ! J’ai repéré une petite robe dans une boutique située près de la gare : mignonne comme tout.

-          Véro ! Ne change pas de sujet quand je te parle sérieusement. J’ai l’impression de ne plus te reconnaitre, de parler à une autre Véro, de ne plus rien comprendre de ce que tu veux !

-          On en a déjà discuté, Maryse ! Ce n’est plus la peine. Je vais bien, je me sens bien, c’est tout ce qui compte. Tu devrais me soutenir, plutôt !

-          Je te soutiens, mais je ne sais plus pourquoi ? J’ai un doute, là.

Maryse avait clairement l’impression que l’élève avait dépassé le maître. Pire, la petite chose insignifiante était en train de se transformer en monstre sans que rien n’y personne ne puisse l’arrêter… Désormais, elle avait des scrupules à la conseiller. Elle se sentait un peu fautive de ce qui se passait dans le couple de Véro… Elle avait peur des éventuelles retombées, de faire partie des dommages collatéraux, et surtout, de devoir endosser une part de responsabilité.

Maryse maitrisait parfaitement bien sa situation : elle la dominait, même ! Mais comme on dit parfois, « les conseilleurs ne sont pas les payeurs » Elle avait pris Véro sous son aile protectrice pour l’aider à s’affirmer. Elle avait manifestement surestimé son rôle protecteur et sous-estimé les capacités de compréhension de sa protégée. Véro semblait être passée en mode « dérapage incontrôlée ».

En tout cas, Maryse était décidée à limiter ses conseils.

Véronique s’épanouissait dans sa nouvelle vie sans se poser trop de question. Elle avançait vers un futur qui lui semblait naturel de se diriger. Aucune réflexion ni philosophie quelconque ne venait étayer ses actions. Rachid était le miracle que sa protectrice et reine des Cieux lui avait envoyé. Un miracle ne se commente pas, il s’accomplit, pensait-elle.

Rachid lui avait ouvert les yeux, « et pas que ça », avait suggéré Maryse lors d’une de leur discussion. Véronique avait les « chakras » bien ouverts et bien réceptifs. Seulement, si Maryse savait ce qui se passait, ses autres collègues, eux, ne comprenaient plus rien du tout… La promotion n’était pas due à la qualité de son travail, mais à l’absence du chef de service : ça, c’était facilement compréhensible. Mais le changement soudain de mentalité, ses nouvelles tenues moins austères, le maquillage, et sa mauvaise humeur quotidienne, rendaient les relations compliquées et mystérieuses.

Véronique avait adopté une nouvelle façon de faire avec les gens qui, elle en avait conscience, surprenait son entourage : son air hautain, sa façon de rouler les yeux, soit en fixant le plafond, soit le sol, ses soufflements d’impatience, agaçait tout le monde. Non seulement, elle affichait un mépris triomphant qui exaspérait ses collègues, mais aussi, son mari.

 

Didier Kalionian - le Blog Imaginaire (c) 2018.