D'une vie 19

   Véronique avait tenu tête effrontément à Michel. Elle savait que si elle lâchait, elle perdrait définitivement le peu qu’elle venait de gagner. Un retour au bagne ménager signifierait moins de temps pour Rachid, une fatigue pesante qui lui soufflerait de l’abandonner : elle ne pouvait plus envisager un retour en arrière une seule seconde. Elle ne savait pas où pouvait l’emmener son histoire, mais elle s’amusait tellement qu’elle se voyait bien continuer encore longtemps…

En revanche, démarrer la matinée par une engueulade n’augurait rien de bon pour le reste de la journée.

Au bureau, elle décida qu’il était temps de procéder à quelques changements. Elle ne prenait jamais ses pauses, préférant s’avancer dans son travail plutôt que de perdre du temps devant la machine à café. Léopold avait été le plus malin des chefs de service en installant une cafetière électrique dans le bureau, ce qui permettait de boire autant de café qu’on le désirait sans sortir de la pièce… Le premier mail de la journée serait pour Maryse, lui demandant de la prévenir dès qu’elle partirait faire sa pause « café-clope » : elle l’accompagnerait. Idem pour le déjeuner ; désormais, elle prendrait son heure intégralement. Maryse la félicita pour cette petite révolution qu’elle imagina liée à sa nouvelle vie. Après tout, elle ne faisait que profiter de ses droits, elle ne volait rien ni personne.

N’étant pas devenue la nouvelle Che Guevara pour autant, Véronique eut du mal, à l’heure du déjeuner, à s’affirmer face à Léopold. Elle bégaya, bafouilla des raisons qui la menèrent dans un labyrinthe d’excuses. Elle se sentait fragile et faible, mais dans un éclair de lucidité, elle trouva la parade : elle n’avait pas à se justifier. Elle répéta et martela ces mots jusqu’à ce que Léopold cède et se taise.

Elle obtint gain de cause, et un ennemi.

Sa petite révolution commençait à porter ses fruits, pensa-t-elle quelques jours plus tard. Elle continuait de s’affirmer dans ce monde de machos : ce n’était pas si difficile, il suffisait de le faire.

M’ouais ! Pour le moment, elle n’avait fait que récupérer ses droits, rien d’exceptionnel… A la maison, elle ne lançait plus les machines à laver mais le rangement, c’était toujours pour elle.

Léopold la surprit plus d’une fois le nez en l’air : elle flânait de plus en plus ; et même, elle bâclait son travail. Elle n’avait envie que de voir Rachid, et y pensant sans arrêt, elle se déconcentrait. Ensuite, elle perdait son temps à refaire le travail, et à nouveau, se trompait souvent dans les comptes. Il faut dire qu’elle scrutait plus volontiers son portable que le plan comptable. D’ailleurs, son téléphone était en permanence branché sur le secteur, à portée de main.

Le mardi et le vendredi étaient les jours où elle tenait le moins en place. Son sac de sport était posé près de l’entrée pour qu’à 17h précises, elle puisse l’attraper et sortir en même temps que Maryse. Il y avait de temps en temps des problèmes : parfois les obligations professionnelles de Maryse ne lui permettaient pas de quitter à l’heure. Pourtant, même si ce n’était qu’une couverture, puisque Véronique n’allait jamais dans la salle de sport, elle trépignait d’impatience lorsque son amie était en retard, et cela, sous les yeux ébahis de Léopold.

Véronique changeait, ça se voyait. On commençait à jaser dans les bureaux. Ce n’était pas vraiment l’effet qu’elle désirait, mais à part Maryse, plus personne ne pouvait lui parler sans risquer de déclencher un début d’énervement. Il semblait que la gentille Véro avait disparu corps et âme.

Une blague circulait à leur propos : on les appelait « le Club des Teignes ». Léopold, puis Fanny, la chef de Maryse, voyaient d’un très mauvais œil la constitution de ce nouveau clan qui pourrait faire des émules au sein du personnel des bureaux. Il y avait déjà fort à faire avec les syndicats dans l’entreprise, il fallait subir désormais une fronde des subalternes… Cependant, comparées aux délégués syndicaux, Véro et Maryse n’étaient que du menu fretin. Si elles ne voulaient plus parler à personne, elles finiraient également par s’isoler des autres. Elles ne représentaient pas vraiment une menace, conclurent les chefs, mais une division supplémentaire au sein du personnel des bureaux.

De temps en temps, Michel lui envoyait un texto pour essayer de résoudre les problèmes, mais Véronique y répondait presque toujours laconiquement. En fait, plus sa relation avec Rachid grandissait, plus sa situation se détériorait entre eux. Lui, débordé par son travail, n’arrivait pas à s’y intéresser vraiment. Ils ne se parlaient presque plus.

Malgré tout, Véronique pensait qu’elle restait un rouage essentiel dans son travail, ainsi que dans son couple. Sans elle, son service et sa maison s’effondreraient. Jusqu’alors, personne n’avait réalisé qu’elle était indispensable, désormais, tout le monde le verrait.

Un nouvel incident vint prouver ce qu’elle pensait : un évènement qu’elle n’avait pas vu arriver, et pour cause.

Un matin, Léopold, son chef de service, fit un malaise : il s’écroula au pied de son bureau. Véro, qui arriva quelques minutes après lui, put donner l’alerte. Les pompiers vinrent rapidement, ils l’emmenèrent à l’hôpital le plus proche. Léopold avait fait une crise cardiaque.

Depuis ce jour, Véronique pilotait la comptabilité sous la surveillance lointaine de Fanny, la DRH. Désormais, elle régnerait seule dans son bureau, sous l’œil bienveillant du patron…

Dès lors, tout prenait sens. Sa transformation n’était pas le fruit du hasard, elle était inscrite quelque part dans le ciel, songea-t-elle. Son ange gardien veillait sur elle ! Elle se promit de mettre un cierge à l’église dès le dimanche suivant, et elle embrasserait chaque matin sa médaille de la sainte vierge qu’elle portait au cou : sa conscience, sa protectrice secrète.

Elle reçut le même jour un courriel lui annonçant sa nomination au poste de chef adjointe. Elle n’en espérait pas moins : elle était tellement fière qu’elle se permit d’appeler Rachid dans la journée, depuis son poste, pour lui annoncer la bonne nouvelle. Puis, elle envoya un texto à Michel qui répondit dans la seconde suivante, par un message de félicitation et de joie.

Maryse vint la voir pour la féliciter :

-          Eh ben, ma cocotte ! On peut dire que tu as tapé dans le mille, toi ! Ce n’est pas à moi qu’une pareille aubaine arriverait.

-          Oh la la ! Qu’est-ce que je suis contente ! Justement, ta chef est venue me féliciter personnellement.

-          Pourquoi cette chipie n’a-t-elle pas eu de crise cardiaque ou un accident de voiture ? Je ne souhaite de mal à personne mais si elle pouvait me débarrasser le plancher, ça m’aiderait. Il y a vraiment un Dieu pour les crapules ! dit-elle en regardant Véronique l’air moqueur.

-          Oui, hein ! Je l’aime bien Léopold… Tu sais, ces temps-ci, il n’avait même plus le temps d’aller se recoiffer. Trop débordé, sûrement ! pouffa-t-elle.

-          On sait combien de temps il sera arrêté ?

-          Au minimum ? je dirai six mois.

-          C’est génial ! La chance te sourit en ce moment. Profites-en, ça ne durera pas toujours… Joue au loto, on ne sait jamais.

La vie semblait enfin sourire à Véronique. Elle avait un amant, une promotion, une vie enviable, même si son couple battait de l’aile, mais il ne tenait qu’à elle de remettre les choses dans l’ordre. Elle dirigeait enfin sa vie. Elle savourait sa victoire sur l’adversité.

Comme elle était heureuse ! Cependant, la réponse de Rachid ne fut pas tout à fait à la hauteur de ses espérances. Au lieu de la féliciter, il lui annonça que sa mission dans sa nouvelle boite se terminait ce vendredi soir et qu’il allait être au chômage le temps de retrouver une autre place…

Lorsqu’elle le vit, il lui répéta qu’il avait perdu son boulot, pour des raisons obscures qu’elle n’écouta pas, d’ailleurs… Véronique devenait une femme d’affaire survoltée qui ne voulait pas s’embarrasser de basses contingences… Comme il avait moins d’argent, elle décida qu’il était temps de changer certaines petites choses. Lui, écouta volontiers ce qu’elle avait à dire.

Elle n’aimait pas manger avant de faire l’amour. Le restaurant de couscous du quartier était sympa, mais elle préférait diner chez elle : ça éveillerait moins les soupçons. Quant à lui, il dinerait tout seul, mais c’était elle qui paierait… Ces nouvelles conditions ne heurtèrent pas Rachid plus que ça. Il baiserait, mangerait, mais ne paierait plus. Rien ne changerait, sauf l’ordre dans lequel cela se passerait. Comme un prince, il acquiesça sans rien négocier en retour… Si elle avait fait cette proposition à Michel, Véro aurait sûrement dû batailler des heures pour faire changer une virgule. Là, non, Rachid avait été un vrai gentleman : elle en avait de la chance !

Elle avait enfin compris comment il fallait se mouvoir dans la vie, pensa-t-elle. Elle était passée à côté de l’essentiel depuis tant de temps ! C’était la peur de faire qui la terrassait depuis toujours, alors qu’en fin de compte, elle n’avait qu’à oser.

Cependant, contrairement à son boulot, son couple et sa maison tanguaient fortement. Là, elle n’arrivait plus à redresser la barre. Elle avait l’impression qu’elle allait se noyer, emportée par les flots… Michel était pris par ses responsabilités professionnelles, et ses enfants par leurs petits problèmes.

Michel ne desserrait plus les dents. Stressé du soir au matin par sa vie de couple, et du matin au soir par son boulot : il était au bord du burn-out. S’il parvenait à prendre sur lui avec ses collègues, il dérapait facilement au moindre prétexte avec Véronique et ses enfants… Les ados ne comprenaient pas les sautes d’humeur de leurs parents : tout devenait grave… Il y avait péril en la demeure.

Un soir, Véronique et Michel décidèrent de se parler franchement pour régler leurs différends. Il était temps, pensèrent-ils. Mais, Véronique resta sur la défensive pendant toute la discussion, attendant les arguments de Michel pour les contredire. C’était une bonne tactique pour ne pas se dévoiler… En fait, de franchise, il n’y eut que le mot. Aucun des deux n’arrivèrent à mettre sur la table ce qui n’allait pas. La soirée fut un terrible fiasco. Ils avaient engagé des grandes manœuvres qui débouchèrent sur une drôle de paix : ils ne se parleraient plus. Michel était navré de cet état de fait, mais il se sentait surtout dépassé par les évènements. Véronique, elle, restait impassible, comme mue par une force supérieure qui la protégeait de tout.

 

Didier Kalionian - le Blog Imaginaire (c) 2018.