Némésis

   Je me sens pousser des ailes. Je circule dans les couloirs du métro comme si j’étais sur des patins à roulettes. Je ne sens plus mon poids, ni celui des kilos ni celui des années : tout est fluide et léger. Mes écouteurs dans les oreilles reçoivent désormais du Ministry et du N.I.N. en plus de ma traditionnelle playlist, composée en majorité de vieux titres de Siouxsie and the Banshees, Killing Joke et des Mission, entre autres.

A peine installée à mon bureau, j’envoie un mail à Romain pour lui souhaiter une bonne journée en ce lundi pluvieux. Il me répond quelques minutes plus tard : je suis heureuse de lire et relire sa réponse : « Que ta journée soit douce, ma belle ! »

Je mets mon casque et je réponds à mon premier client : c’est la première fois que je suis heureuse de leur parler.

La journée se passe à merveille.

Une fois chez moi, j’attends 20h pour l’appeler. Je veux lui faire la surprise, mais je ne veux pas le stresser, ni le presser. Ce gars est un cadeau du ciel et je ne veux pas le gâcher.

-          Allo ? Cheval Fou ? Comment vas-tu ?

-          Salut Eileen ? Je suis vanné. Sale journée. Et toi ?

-          Moi ça va ! Mon boulot est nul, je n’y pense jamais… dis-moi, que fais-tu ce soir ?

-          Rien de prévu. Que veux-tu faire ? Tu veux passer chez moi ?

Je souris à m’en décrocher la mâchoire.

-          Ah oui ! Pourquoi pas !

Je dis ça alors que j’en ai une énorme envie.

-          Ok ! je t’envoie l’adresse par texto. A tout de suite.

Je reçois son adresse de Vincennes. Je l’enregistre sur mon GPS. Je cours dans la salle de bain me changer : je me lave sous les bras et j’inspecte mes sous-vêtements : tout est clean, je suis prête en cinq minutes.

Je trouve son immeuble très facilement : on ne peut pas le rater, c’est la plus belle résidence de sa rue. Le hall de l’immeuble est gigantesque, à droite les boites aux lettres, et à gauche l’ascenseur : ultra moderne. Dès les portes fermées, j’ai l’impression que je pars en téléportation comme dans Star Trek… Romain m’attend sur le pas de la porte, il est en jeans et porte des Caterpillar. Il a enfilé un sweat à capuche « Nine Inch Nails », ses cheveux longs sont noués en chignon : il fait teenager cool.

Il me fait visiter son porte-avion, enfin, son appartement, qui doit faire dans les cent cinquante mètres carrés. Il me précise que c’est celui de ses parents : ils vivent dans le Sud, la majeure partie de l’année.

Je m’approche de lui pour l’embrasser : c’est bon de se souvenir de ses lèvres. Je me cambre, les genoux en X, le postérieur rebondi… C’est marrant, je retrouve mes reflexes d’adolescente, des postures que je prenais quand je voulais que des mecs plus vieux me séduisent, sauf que là, c’est lui le plus jeune. Mais ça marche quand même dans ce sens aussi… Il me dit d’emblée qu’il est trop fatigué pour baiser ce soir mais qu’on peut boire un coup et se câliner dans le canapé tranquillement. Ce programme me va très bien.

En fait, on passera toute la soirée à écouter de la musique et à discuter : on a beaucoup de points communs et on est d’accord sur beaucoup de choses. Mon Cheval Fou est en train de passer de la catégorie « plan cul » à celle plus huppée, de « plan love ». J’ai du mal à le croire, mais il me fait un effet bœuf, et il me semble que c’est réciproque. Je dis « il me semble » parce qu’il se comporte comme un ado amoureux dès le premier baiser, mais lui, reste très sûr de lui : ce qui me trouble un tantinet. Je ne sais pas comment l’interpréter.

On passera les autres soirées de la semaine à s’appeler jusque très tard dans la nuit. De longues discussions, parfois philosophiques, souvent drôles, ou des cancans liés aux soirées des Caves. En fait, il alterne avec une autre soirée qui est organisée par des amis à lui et qui se déroule au Blak Klub, près des Halles. Il a des invit’ pour samedi prochain, il me propose d’y aller ensemble. Je ne réfléchis même pas : j’accepte tout de suite

Comme le samedi soir est réservé, on se prévoit un petit dîner en amoureux pour le vendredi soir chez lui, à base de bières, pizzas et préservatifs.

Je me sens super détendue avec lui. Je ne sais pas ce qui m’arrive mais je plane littéralement. Serais-je amoureuse ? En tout cas, ça y ressemble.

Le jeudi soir, je me dis qu’il est temps de partager mon bonheur naissant avec ma meilleure copine de soirée : Nocturna. C’est une rivale, mais en dehors des mecs, elle est cool, on a le même âge, le même « background ». On discute de la pluie et du beau temps avant d’entamer le réel motif de mon appel. Bien évidemment, elle n’est pas dupe mais elle joue le jeu.

-          Ça m’a trop fait bizarre quand je t’ai vu partir avec Cheval Fou. Je me suis dit « waouh », elle va s’éclater, la salope !

On rit toutes les deux.

-          Je peux te confirmer qu’on s’est bien éclaté. Il est doué au pieu, le gars ! Et puisque tu m’en parles, je voulais savoir si tu le connaissais ? Si tu avais eu une histoire avec lui ?

-          Avec Cheval Fou ? Ben, non, t’es folle ! Ce n’est clairement pas un mec pour moi. Il est un peu trop fou-fou pour moi. Et puis, il est trop jeune. Je ne suis pas en manque de mec, moi. Celui-là je te le laisse.

-          T’es trop gentille.

-          Non, mais ce n’est pas ce que je veux dire. Les mecs à cheveux longs, ce n’est pas mon trip du tout. Et puis, tu sais, il est sorti avec ma copine Magalie et ça ne s’est pas très bien passé.

-          Je ne vois pas qui c’est, Magalie.

-          Mais si Mag ! ou Lady Donotdisturb, qu’elle se fait appeler, maintenant ! Il l’a plaqué sans un mot, comme ça, du jour au lendemain. Elle, cette conne, en était follement amoureuse. Un peu comme toi.

-          Euh non ! Je n’en suis pas amoureuse, mais on passe de super moments : ça c’est vrai…

Elle m’a eue, là ! mais je me reprends comme je peux.

-          En fait, je me posais cette question parce que je ne l’avais jamais vu aux Caves, avant.

-          Son quartier général est au Blak Klub des Halles. Il a tous ses potes là-bas. Y a des mecs sympas, mais aussi beaucoup de connards.

-          On y va samedi prochain.

-          Cool ! J’y serai aussi. On s’y verra, alors. Tu viendras avec ton chéri ?

-          Il m’emmène, il me sort.

Je raccroche et je fais un rapide débriefing dans ma tête, de notre conversation… Nocturna à l’air de connaitre Cheval Fou de réputation… Bon, mon Romain se serait mal comporté avec une fille, mais il doit bien y avoir une raison. Si je vois cette Magalie, ou Lady Donotdisturb (tu parles d’un pseudo, toi !) j’essaierai de lui en toucher un mot ou deux.

En attendant, il faut que je me prépare pour ma petite soirée du vendredi soir.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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