D'une vie 2

Rachid la poussa à s’habiller et à s’activer. Le joint avait fait effet, elle dormait debout, elle était toute molle :

-          On se revoit dans deux petits jours, bébé.

-          Oui, mais entre-temps, mon mari voudra faire l’amour, et je ne pourrai même pas penser à toi. Comparé à toi, il est nul. Il en a une petite de franchouillard qui ne me fait jamais rien. Heureusement qu’en dix minutes c’est fini… Je préfère encore faire la vaisselle !

Elle rit de son audace et de cette insolence inhabituelle. Ses gestes étaient encore lents, Rachid s’impatientait :

-          Toi au moins, t’es un homme qui me fait du bien.

-          Ok bébé ! Grouille-toi un peu là, tu vas être en retard pour ta vaisselle justement.

-          T’es méchant.

-          Grouille je te dis ! Yallah fissa !

Sa Renault Mégane déglinguée passait presque inaperçue dans la cité mais c’était tout le contraire dans le lotissement pavillonnaire petit-bourgeois. Le pot d’échappement troué faisait un boucan d’enfer : difficile de faire moins discret.

Pourtant, désormais, quand ils se quittaient, Rachid et Véro s’embrassaient sans retenue dans la voiture. A ce moment-là, elle aurait voulu crier au monde qu’elle aimait Rachid, cet Arabe qui la faisait jouir et qui la rendait fière, mais à la place, elle quittait le véhicule en catimini, en espérant que personne ne la remarquerait… Dans la rue, sa fierté s’évanouissait. En trottant vers sa maison sans se retourner, elle ne voyait pas Rachid qui la dépassait ensuite, dans son bolide cabossé.

Cette fois-ci, elle eut un doute en rentrant à la maison. Son manteau sentait le joint. Il fallait qu’elle se débarrasse tout de suite de ses vêtements… Elle descendit au garage où se trouvait la machine à laver, y déposa ses affaires de sport – pourtant propres – se déshabilla autant qu’elle put sans que ça paraisse louche, au cas où elle serait surprise… Elle s’aperçut que le tambour était vide, donc la machine avait tourné, le linge devait sécher sur la corde, dans le jardin. Pendant qu’elle s’envoyait en l’air, la petite famille essayait de se faire oublier en faisant les tâches ménagères… Elle remonta discrètement jusqu’à sa chambre pour finir de se changer. Elle s’inquiéta qu’il n’y eût aucun bruit dans la maison : ce silence n’était pas vraiment habituel, surtout quand on a des enfants…

Dans la cuisine, elle trouva un post-it sur la porte de frigo « On est tous au Macdo, à tout à l’heure, bisous Michel ».

Puisqu’ils étaient tous partis, elle en profita pour aller se coucher. Elle verrait bien si le linge qui séchait dehors serait rentré. Elle s’endormit seule dans le grand lit conjugal, rêveuse, apaisée.

Elle ne se rendit même pas compte que Michel s’était couché : sa séance avec Rachid, plus le joint, l’avaient cassé. Heureusement, son réveil sonna, sinon elle était bien partie pour faire la grasse-matinée.

Le lendemain matin, Michel ne desserra pas les dents tout le temps qu’il mit à se préparer. Elle remarqua la tension mais fit comme si tout allait bien. Elle se hâta de prendre sa douche puis se dirigea vers la cuisine pour prendre son café. Il n’était pas fait. Oh ! Elle comprit de suite ce qui se passait. Cela faisait des jours qu’ils accomplissaient leurs parts de travaux ménagers, mais elle continuait de lever le pied. Elle savoura cette petite victoire sur le quotidien. Elle consentit tout de même à mettre en route la cafetière… Les enfants continuaient de vivre leur vie en semi-autonomie, et surtout en version « j’m’en fous de tout » : ils ne remarquaient rien d’anormal dans leur vie de tous jours, seul leur père faisait la tête.

Elle se servit une tasse de café sous son regard furieux :

-          Ça va durer encore longtemps, ton petit cinéma de princesse ?

-          Tu trouves que mettre en route la machine à laver une fois par semaine et étendre le linge, c’est suffisant pour toi ? C’est gentil mais c’est encore moi qui vais le ranger, le plier, et le repasser. Vous n’avez fait que m’avancer le travail, mais le plus dur reste à faire.

-          Qu’est-ce que tu veux ? Tu veux une bonniche à domicile ? T’es tombé sur la tête ou quoi ? C’est encore Maryse qui t’as pourri le cerveau ?

-          Je veux de l’équité, c’est tout. Les enfants commencent à être grands, j’ai envie de souffler. J’en ai marre de vivre la vie de ma mère et celle que ta mère a vécue, aussi. Ce n’est pas si sorcier à comprendre.

-          Super ! Tu vis dans un film, ma parole. Il va être temps d’atterrir. Je te préviens que ce petit jeu commence sérieusement à m’énerver.  

Voyant qu’il n’arrivait pas à la déstabiliser, il monta d’un cran dans les reproches :

-          J’ai vu les comptes aussi, tu as utilisé la carte bleue pour t’acheter des fringues. Tu commences sérieusement à dépasser les bornes.

Elle haussa le ton sans le vouloir :

-          Ah oui ? Et tu comptes faire quoi ? Me frapper ? Me séquestrer ? Tu veux que je m’habille en burqa pendant que tu y es, non ?

Michel préféra quitter les lieux car la colère l’envahissait réellement : il valait mieux mettre de la distance entre eux. Cette histoire lui tapait sur le système. Inutile pourtant de s’appesantir sur ce genre de problèmes, qui rentreraient dans l’ordre quoi qu’il arrive. Il était temps qu’il parte rejoindre le boulot.

 

Véronique avait tenu tête effrontément à Michel. Elle savait que si elle lâchait, elle perdrait définitivement le peu qu’elle venait de gagner. Un retour au bagne ménager signifierait moins de temps pour Rachid, une fatigue pesante qui lui soufflerait de l’abandonner : elle ne pouvait plus envisager un retour en arrière une seule seconde. Elle ne savait pas où pouvait l’emmener son histoire, mais elle s’amusait tellement qu’elle se voyait bien continuer encore longtemps…

En revanche, démarrer la matinée par une engueulade n’augurait rien de bon pour le reste de la journée.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018