Jours 4

Un homme d’une quarantaine d’année, sec, bâti comme un athlète, plus grand que Joe, s’approcha de lui le sourire aux lèvres. Il lui tendit la main.

-          Bonjour M. England, je suis Samvel Der Zakaryan, un des professeurs de dessin industriel. Je voulais vous souhaiter la bienvenue à l’université. Mlle Malakian m’a dit que vous étiez le remplaçant de M. Panossian. Le pauvre homme, il n’a pas supporté la rudesse de ce pays ni de ses habitants. Encore un Arménien de pacotille. Vous savez, il y a beaucoup d’Arméniens d’opérette ici, dit-il en croisant le regard de Suzanne qui ne releva pas.

Il reprit son discours sur un ton presque martial, comme s’il récitait une leçon :

-          Certains débarquent ici en se figurant qu’ils vivront d’amour et d’eau fraîche. Il ne suffit pas d’admirer le Mont Ararat toute la journée pour que les choses changent. Etre Arménien, ce n’est pas seulement aimer manger la même cuisine, c’est aussi, et surtout, partager les souffrances de son peuple. Ceux qui viennent ici, doivent savoir qu’ils sont là pour le partage des souffrances et des plaisirs.

Cet homme dégageait une force de caractère terrible. Cependant, Joe perçut instantanément la dangerosité de ce charisme.

-          Avoir une culture commune nous oblige à respecter les mêmes croyances, qu’on soit d’accord ou pas, c’est comme ça ! Sinon, autant rentrer chez vous pour jouer à l’Arménien. Mais vous, vous n’êtes pas concerné par ces bêtises sur votre arménité, vous n’avez rien à prouver à l’Arménie. Vous êtes là pour nous aider et je vous en remercie. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à venir me voir, je me ferai un plaisir de vous aider. Sur ce, je vous souhaite une bonne rentrée et une bonne journée.

-          Merci de votre accueil, M. Der Zakaryan, je ne manquerai pas de vous faire savoir si j’ai besoin d’aide, répondit Joe, en lui serrant la main.

Samvel Der Zakaryan ressemblait à ces hommes qui peuvent vous persuader de mourir pour un idéal. Ses hommes devaient avoir une totale confiance en lui.

Suzanne le prit par le bras pour l’emmener vers sa classe et lui parler à l’écart des autres professeurs.

-          Celui-là, tu fais vraiment très attention. C’est le frère du recteur et c’est la terreur de l’université. Il est pire que Hagop. Il serait toujours réserviste chez les Volontaires du Karabagh, genre le week-end il court dans les bois avec son paquetage et son fusil, et il a des accointances avec la police de Erevan. De plus, il paraît qu’il trafique avec des types louches. Il me surveille depuis que je l’ai envoyé bouler. Il est marié, mais il aimerait bien me traîner dans son lit. Ici, une femme seule cherche obligatoirement un mari, et je reconnais qu’il est bel homme. Je dois dire que l’idée m’est déjà venue, mais ça ne sera sûrement pas avec un rustre pareil. Ce n’est pas l’hypocrisie qui étouffera ce pays, crois-moi.

-          Ok, je retiens la leçon, dit-il machinalement. Sinon on se voit pour déjeuner ?

-          Je vois, je parle trop, encore. Bonne chance pour ta première journée. On se voit tout à l’heure, mais pas à la cafétéria. On sortira du campus.

Il ne lui dit rien du trouble ni du sentiment négatif qu’il avait ressenti durant la présentation. Cet homme lui avait fait peur, manifestement.

Suzanne et Joe se retrouvèrent pour déjeuner dans le Parc de la Liberté, afin d’y manger un sandwich sous les grands arbres et profiter du calme qu’offrait le parc, après le brouhaha de l’université. Cette coupure était salutaire pour lui qui avait été très anxieux durant cette première matinée de cours. Il fallait qu’il réussisse, et il s’en était assez bien tiré.

-          Alors, comment ça s’est passé ? demanda-t-elle.

-          Qu’est-ce que c’est que ce bruit sourd qu’on entend partout, toute la journée ?

-          Lève les yeux au ciel et tu auras la révélation !

-          Qu’est-ce que c’est que ça ?

-          Des avions de chasse russes qui patrouillent en permanence au-dessus de l’Arménie. Le grand frère protecteur, si tu veux. Le pays est en état de guerre avec l’Azerbaïdjan, et la frontière avec la Turquie est fermée jusqu'à nouvel ordre, au cas où tu ne le saurais pas. Et la Russie s’est généreusement proposée pour nous protéger. C’est un peu comme si Al Capone offrait son aide pour empêcher Ben Laden de prendre sa place : t’es obligé et tu n’as pas le choix !

-          Ok, je vois, dit-il dubitatif.

Puis il enchaina sur un autre sujet :

-          Pour le moment ça se passe bien. J’ai eu deux classes ce matin et tout le monde est studieux et assidu. Pas comme à Los Angeles où la moitié des élèves dort ou chahute. J’ai remarqué qu’il y avait un Indien dans la classe des premières.

-          Oui, je l’ai aperçu dans le bâtiment mais il ne prend pas de cours de français. Je ne le connais pas. Pourquoi cette remarque ?

-          Je ne savais pas qu’il y avait aussi des Indiens dans cette université, c’est tout.

-          Il y a aussi des Chinois, des Vietnamiens et même un Angolais. L’année dernière, j’ai eu un étudiant Congolais en cours. Il était déjà francophone, mais prendre des cours le détendait un peu. Il ne parlait pas un mot d’hayeren. Il ne se sentait pas bien en Arménie.

-          Ce doit être une université très célèbre dans le monde, je ne m’en étais pas aperçu.

-          C’est surtout l’une des moins chères. Bien moins chère que l’Université Patrice Lumumba de Moscou, et une alternative crédible aux inaccessibles universités américaines et britanniques. Elle est très cotée dans tout l’ancien monde socialiste. Tu sais, ces étudiants étrangers qui viennent du tiers monde ne sont pas à la fête ici. Les Arméniens n’ont pas l’habitude de voir des Noirs par exemple, et depuis l’indépendance, le racisme s’est développé à une vitesse incroyable. Durant l’époque soviétique, ils étaient quasi intouchables parce qu’ils étaient des « invités » du régime. Aujourd’hui, ce sont juste des étudiants étrangers comme il y en a partout dans le monde. Les Noirs peuvent être la cible des imbéciles d’ici, qui les traitent de singes en se grattant sous les bras. Les incidents sont rares mais ils existent. C’est bien pire en Russie.

-          J’ai proposé aux élèves de m’emmener à Khorp Virap ce samedi, Kevork Papazian a dit que son père mettait son taxi à ma disposition. L’étudiant Indien m’a demandé s’il pouvait venir et j’ai accepté, bien sûr.

-          Ce Kevork Papazian est très sympa, je l’apprécie beaucoup. Il a un cœur d’or.

-          Eh bien, si t’avais vu sa tête quand j’ai dit oui à Amjad, l’étudiant indien. J’ai cru qu’il allait faire un malaise. Il est devenu rouge écarlate.

-          C’est son père qui va avoir une attaque, Kevork le sait. Enfin, vous verrez bien.

-          Tu viendras avec nous ?

-          Non merci, j’y suis déjà allée une dizaine de fois, la vue est sublime, l’endroit est génial, tu vas te régaler. J’ai des choses à faire ce week-end. On rentre ?

-          J’ai cours jusqu'à 16h et après je file faire un jogging : j’en ai besoin. Ne m’attends pas pour rentrer ce soir, j’irai en courant à travers la ville jusque chez Margaret.

Joe reprit les cours, toujours surpris par le sérieux de son auditoire. Les élèves en architecture de l’université prétendaient suivre une carrière internationale et devaient coûte que coûte se perfectionner en anglais. La plupart avait un très bon niveau, et comme la majorité des cours étaient dispensés en anglais, il valait mieux maîtriser cette langue. Les étudiants étrangers vivaient d’autant mieux cette obligation que ça leur évitait presque d’apprendre l’hayeren… Si les classes étaient mixtes, Arméniens et étrangers, la mixité restait de façade, chacun restait dans son monde et gardait ses distances. Le groupe des Arméniens était le plus important, suivi par celui des Russes et des Chinois. Il n’y avait aucune fille, mais c’est assez courant dans le milieu des archis du monde entier.

Joe se dit que les cours se passeraient bien avec de telles classes, aussi appliquées. Il n’aurait qu’à suivre le programme. Soudain, il se dit qu’il aimerait bien connaitre les raisons pour lesquelles son prédécesseur, Artur Panossian, n’avait pas supporté la pression. Quelle pression ? se demanda-t-il. Avec des élèves et des collègues aussi charmants et assidus, il avait dû se passer autre chose.

Il se souvint qu’il n’avait pas appelé sa mère non plus ! Il avait appelé Johnny en premier, comme d’habitude. Il se promit de le faire durant le prochain intercours, et tant pis s’il devait la réveiller. Il savait que le décalage horaire entre Erevan et Los Angeles était de douze heures de moins.

La sonnerie n’allait pas tarder à retentir. Il regarda sa montre encore une fois et se décida à ramasser les copies. Dès que ce fut le moment, tous les élèves se levèrent d’un bond et sortirent dans un ordre impeccable. Il commençait à s’habituer à cette discipline mêlée de sérieux et de respect : ces élèves-là étaient contents d’apprendre. Il referma la porte de sa classe et s’isola avant que la classe suivante ne fasse son apparition. Il sortit son mobile. Ça sonna une, deux, trois, quatre fois puis on décrocha.

-          Allo Mom, c’est Joey ! ça va, je ne te réveille pas ?

-          Allo Joey ! Bien sûr que tu me réveilles, il est près de 2h, mais ce n’est pas grave, je suis contente de t’entendre. Tu en as mis du temps avant de m’appeler ! Tout se passe bien là-bas ?

-          Tout va bien ! Je suis installé dans une pension, Margaret House, c’est très sympa. J’ai commencé les cours ce matin et ça se passe bien. Il me reste une heure de cours aujourd’hui et après je rentre. Mes collègues sont cools, je sens que je vais bien me plaire dans cette école.

-          Je suis contente si tout est ok pour toi ! Et avec les Arméniens, alors ?

-          Mom, ils sont aussi gentils que ceux que tu connais à L.A.

-          Alors, tout est formidable ! Ce n’est pas un peu trop beau tout ça, non ? C’est un peu trop idyllique pour moi, alors, n’hésite pas à me dire quand ça n’ira pas, je compte sur toi, je te connais, n’oublie pas Joey ! dit-elle en riant.

-          Ok Mom, je t’assure que tout va bien. Ça ne fait que deux jours, mais je suis heureux d’être en Arménie...

-          … N’oublie pas d’appeler Johnny, tu le connais, il va s’inquiéter, le coupa-t-elle.

-          Ok Mom, je n’oublierai pas. Je t’embrasse, je dois te quitter, j’ai ma classe qui arrive. Bye, dit-il en raccrochant.

 

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