D'une vie 19

 

    En arrivant au bureau ce lundi, Véronique déposa un post-it sur l’écran de Maryse, lui demandant de la contacter dès son arrivée :

-          Salut mademoiselle, que se passe-t-il ?

-          Salut Maryse. Je voulais te demander si tu pouvais m’accompagner mardi soir après le boulot, pour faire un peu de shopping. Il faut que je change des trucs dans mon look. Serais-tu libre ?

-          Je pense que oui. J’en parle à Patrick ce soir et je te le confirme demain matin.

-          On dinera dehors après. J’adore le resto chinois près du RER. Ça te dit ?

-          D’accord, mais c’est un japonais, enfin, c’est pareil. C’est un bridé.

Les deux femmes se quittèrent satisfaites d’avoir programmée une soirée sympa, entre copines. Véronique savait qu’elle aurait jusqu’au dîner pour lui parler de son secret. Il fallait qu’elle le fasse, elle le sentait, elle ne pouvait plus le garder pour elle. Elle commençait à étouffer.

Le lendemain, Maryse et Véronique se retrouvèrent dans un des centres commerciaux de leur banlieue, où une bonne centaine de boutiques se suivaient les unes derrières les autres, proposant des articles quasi similaires pour femmes modernes désireuses de dépenser beaucoup pour prouver leur soif de modernité…

Maryse fut surprise par les choix de Véronique, ils ne correspondaient pas à ses habitudes : fini les tailleurs stricts et les chaussures plates. Plutôt des jupes courtes, des mi- talons, des chemisiers échancrés et des bas de couleur. Jusqu’à présent, Maryse donnait son avis et Véronique ne le suivait pas, mais là, elle devançait même ses goûts. Où avait-elle compris qu’il fallait qu’elle change ? Un nouveau magazine ? Une émission de télé qu’elle n’avait pas vue ? Sans aucun doute, il y avait de la nouveauté. La soirée promettait d’être intéressante.

Elles s’installèrent au fond de la salle du restaurant, chacune avec ses paquets. Véronique n’avait rien négligé et la carte bleue du couple avait bien chauffé.

-          Tu veux un apéro, Véro ? Moi, je prendrai un whisky coca sans glace, et toi ?

-          La même chose.

-          Tu bois du whisky maintenant ? Fini le doigt de Porto et les petits chichis ?

-          J’ai quelque chose à te dire, et j’ai besoin d’un fortifiant plutôt costaud.

Maryse se tenait sur ses gardes, prête à recevoir un aveu en pleine face, une dénonciation, ou une révélation sur un de leurs collègues. Bref, elle s’attendait à quelque chose de fort :

-          Voilà, je te le dis à toi, parce que je t’aime bien, parce que tu es mon amie depuis longtemps, je sais que tu pourras me comprendre. Pas la peine que je passe par un long discours… Ce n’est pas facile…

Véronique pris son souffle et Maryse retint le sien.

-          Voilà, j’ai un amant.

Maryse, qui buvait une gorgée de whisky, manqua de s’étouffer :

-          Quoi ? Toi ? C’est une blague, non ?

-          Ben, non !

-          Ah ben ça alors ! Si je m’attendais à entendre une pareille chose venant de toi !... Et c’est qui, je le connais ?

-          Oui, bien sûr ! C’est Rachid, le peintre en bâtiment qui a démissionné vendredi dernier.

Alors que Maryse passait pour une femme que peu de choses pouvaient surprendre, elle en resta bouche bée. Quant à Véronique, elle avala son verre, et fit signe qu’elle en voulait un autre.

-          Lui ?  Toussa Maryse… Mais c’est un Arabe ? C’est… Comment est-ce possible ?

-          Je sais bien ce qu’il est, et je m’en fous… Il me plait, c’est tout.

-          Et vous avez…consommé ?

-          Bien évidemment. Tu ne crois tout de même pas que je pourrais te faire cette confidence si on n’était pas déjà loin dans notre relation. Bien sûr qu’on a couché ensemble, plusieurs fois.

Maryse fit signe au serveur qu’elle voulait un autre whisky. Elle se détendit sur sa chaise, intériorisant la nouvelle. Pas de doute, Véronique disait la vérité… Maryse se mit à rire aux éclats, entrainant Véronique dans sa joie.

-          C’est incroyable, mais c’est génial… Oui, dans un sens, je n’aurais jamais cru que ça pourrait t’arriver, et là, je suis contente pour toi. Après tout, il n’y a pas de mal à se faire du bien.

-          Merci Maryse, je n’en attendais pas moins de toi. Je respire.

-          Et tu penses que ça va durer combien de temps ?

-          C’est là le problème. Je crois que je suis en train de tomber amoureuse. Il est tellement charmant et prévenant. Il n’a pas l’air comme ça mais il est tendre. Au lit, c’est une brute mais j’aime ça. Tu comprends, je n’avais jamais vécu ça auparavant. Il me prend dans tous les sens, il me retourne, il me fourre son gros machin et je ne sais plus où je suis. Avec Michel, quand on fait l’amour, j’ai l’impression d’être dans la salle d’attente des impôts ou de faire les courses chez sa mère.

Maryse éclata de rire :

-          Je n’avais jamais fait une fellation avant, tu me crois ? En fait, j’adore ça, j’adore le sucer. J’adore le sexe avec lui. Il me rend folle.

Maryse était éberluée et amusée par les propos de son amie :

-          Eh ben ! Tu as pensé à Michel ? Que vas-tu faire ?

-          Non, je ne pense pas à Michel en ce moment mais je panique à l’idée d’être découverte. C’est tellement nouveau tout ça. Pourtant, je me sens bien, mais j’ai peur. Je ne sais plus quoi faire. Michel est si gentil avec moi, et en même temps, je m’en fous parce que je m’emmerde aussi avec lui.

-          Même ton langage a changé.

-          Tu comprends Maryse, quand je suis avec Rachid et que je sens son odeur, ses poils, son torse, je deviens folle. J’ai envie de lui tout de suite, plus rien n’existe, les gosses, le boulot, les crédits, plus rien… Et en plus, il en a une grosse. Crois-moi !

Maryse éclata de rire à nouveau :

-          Ouais, c’est bien beau tout ça, mais moi ce qui me gêne, c’est qu’il n’est pas vraiment pour toi, il n’est pas blanc-blanc quoi. Moi, je ne pourrais pas faire ça avec un Arabe. Fais attention à toi. Je sens que tu vas perdre les pédales, non ? C’est encore tout nouveau, tu verras bien dans quelques semaines comment se présentera la situation.

-          Maryse ! Je m’en fous, en fait.

Maryse ajusta sa chaise et prit son air des mauvais jours :

-          Véronique, écoute-moi un peu, s’il te plait. Je ne veux pas te juger, tu fais ce que tu veux. Mais tu es un peu vieille pour jouer les « Juliette », tu ne crois pas ? Que tu t’envoies en l’air de temps en temps, passe encore. Moi aussi, je ne me gêne pas. Je sais que tu le sais parce que tu m’as vue un soir. Je te remercie d’avoir gardé le silence, comme je te remercie de me faire confiance aujourd’hui.

Véronique n’en revenait pas de ce qu’elle entendait : Maryse l’avait vue l’observer et elle n’avait rien dit :

-          Mais même si j’ai un amant de temps en temps, je ne quitterais jamais Patrick. L’aventure d’un soir, pourquoi pas. Tout quitter pour vivre dans l’inconnu, sûrement pas. Fais la fo-folle pendant un moment, mais garde bien les pieds sur Terre. Réfléchis bien. La vie ne pardonne jamais nos erreurs, et à nous les femmes, on ne pardonne pas grand-chose. C’est la première fois que ça t’arrive, n’est-ce pas ? Alors, surtout, n’en tombe pas amoureuse. C’est le conseil que je peux te donner : tu en fais ce que tu veux.

-          Je n’ai jamais dit que j’allais quitter Michel, mais je sens bien que j’ai des sentiments pour Rachid : je l’aime bien, c’est vrai. Tu sais, j’ai déjà été amoureuse dans la vie, j’ai l’impression de revivre un peu les mêmes émois.

-          C’est vrai ? Putain ! T’es dans la merde, ma fille. Tu le revois quand, ton prince des mille et une nuit ?

-          Vendredi prochain. J’ai hâte, je ne tiens plus. Rien que d’y penser, j’en mouille ma culotte.

Elles éclatèrent de rire toutes les deux en même temps. Il n’était plus question de dîner, mais elles commandèrent un troisième whisky-coca. La tête de Véronique commençait à tourner un peu. Elle s’était libérée ce soir, elle était heureuse.

Elle s’étonnait quand même : c’était bien la première fois que sa vie intéressait quelqu’un. Jusqu’à présent, c’était elle qui écoutait les malheurs des autres sans pouvoir s’exprimer sur les siens, qui n’intéressaient jamais ses interlocuteurs. C’était toujours une discussion à sens unique, surtout avec Maryse. Cette fois-ci, elle avait le sentiment qu’elle était sur le chemin de la reconnaissance. Enfin, son histoire avec Rachid allait la révéler à tous. Le whisky lui faisait tourner la tête, elle commençait à divaguer un peu ; mais elle se sentait tellement fière d’elle. A ce moment précis, elle sut qu’elle existait pour elle-même. Enfin !

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (C) 2018