D'une vie 19

 

   Rachid vint un matin déposer sa lettre de démission dans le bureau du personnel où se trouvait Maryse, sans adresser le moindre signe à Véronique. Elle en fut presque troublée. Il quitta l’entreprise sur le champ, malgré les protestations de la DRH.

Le lieu de rendez-vous qu’il lui avait donné, était ce bar où elle avait tout accepté. Elle se tenait devant l’entrée, son imperméable sur le dos et sa petite mallette à la main. Elle avait tenté le décolleté plongeant, un brin de maquillage et des hauts talons. Elle s’impatientait. Rachid était en retard. Elle ne savait pas comment se tenir sur le trottoir à l’entrée d’un bar. Elle avait l’impression qu’elle tapinait et que tout le monde l’observait. Ça l’inquiétait.

Enfin, la vieille Mégane arriva en trombe. Il pila, baissa la vitre, lui fit signe de venir. Elle courut. La circulation était dense vers 17h, ce qui expliquait son retard. Elle remarqua qu’il était concentré sur la route : il ne parlait pas. Il ouvrait seulement la bouche pour rouspéter quand les feux étaient trop longs. Il s’excitait sur le volant : elle fut surprise par son comportement. Malgré les bouchons du vendredi soir, ils finirent par arriver dans son quartier.  Ils ne vivaient pas loin l’un de l’autre effectivement, mais elle n’aurait jamais cru qu’elle débarquerait un jour dans une cité HLM plutôt connue pour ses problèmes que pour sa qualité de vie. La banlieue parisienne était devenue un cauchemar pour beaucoup de ses habitants, mais encore plus pour ceux qui vivaient dans la Cité des 5000.

Rachid gara la voiture sur le parking de l’immeuble B1 de cette interminable barre HLM. Le hall d’entrée était sale et peu accueillant, quelques boites aux lettres étaient défoncées. Par chance, l’ascenseur fonctionnait mais il était dans un état de décrépitude qui faisait peur à voir. Véronique ne broncha pas mais elle commençait à se poser des questions. Dans quel traquenard s’était-elle fourrée ? Comment faisait-il pour vivre ici ?

Enfin, ils arrivèrent sains et saufs à l’étage où il habitait. Il déverrouilla trois verrous avant que la porte ne s’ouvre sur un petit appartement propre et bien rangé. Elle fut surprise mais rassurée. Dans la chambre à la décoration inexistante se trouvait un lit et une armoire. Rachid tira les rideaux, une douce pénombre vint envelopper la pièce :

-          Déshabille-toi, on n’a plus que quarante-cinq minutes.

Déjà, l’endroit n’était pas propice au romantisme ; mais l’injonction de Rachid lui révéla qu’il n’était pas vraiment adepte des charmes de la poésie… Véronique sursauta mais s’exécuta. Lui, fut nu en un rien de temps. Ils s’allongèrent ensemble sur le lit. Elle se sentait bien : détendue. Les mains de Rachid lui caressaient, ou plutôt, lui palpaient le corps comme s’il partait à l’exploration d’un nouveau continent, morceau par morceau : elle s’abandonna complètement. Elle était ravie de cette expérience : ça faisait longtemps que les préliminaires avaient disparu de ses relations avec Michel. Puis, ils firent l’amour. Là aussi, réalisa-t-elle, la rudesse dans la voiture, n’avait été que maladresse due aux circonstances. Il était bien plus tendre qu’il n’y paraissait ; ça lui plaisait.

Ils ne s’attardèrent pas ; et lui dit qu’elle avait quelques minutes pour se rafraichir avant qu’il la ramène : Il fallait faire fissa !

Dès qu’elle fut dans la voiture, la réalité reprit ses droits. Elle allait devoir affronter tous les membres de sa famille lors du dîner et paraitre comme d’habitude. Son escapade devait rester un moment sans importance ; un moment dans la semaine écoulé. Cependant, elle avait beau échafauder plusieurs scénarii crédibles, elle doutait de ses capacités à mentir et à jouer la comédie. C’était bien la première fois qu’elle devrait faire ça.

-          Ça va ? Tu as l’air soucieuse ?

-          Ça va ! Je me demandais ce qu’il fallait faire pour que ça ne se voit pas !

-          Pour que ta famille ne voit pas que tu as couché avec moi ? C’est facile : tu ne dis rien. Et si ton mari te demande, tu dis que tu as la migraine. Tu ne changes rien à tes habitudes. Sauf ce soir, tu as mal à la tête. Je dis ça pour toi. Je ne voudrais pas qu’on soit obligé de se séparer tout de suite. On commence seulement à s’amuser.

-          On voit que tu ne connais pas mes enfants. Soit ils ne voient rien, soit ils voient tout. Mais c’est gentil ce que tu viens de me dire.

-          Ils sont comme tout le monde. En rentrant, tu prendras une aspirine : te voir faire ça les calmera, je te l’assure.

Le monde dans lequel vivait Rachid était simple et peuplé d’âmes simples, alors que celui de Véronique était d’un conformisme où tout avait une raison, où tout devait être à sa place. Elle avait déjà menti à son mari la semaine passée, et là, elle s’apprêtait à mentir à ses enfants, c’est-à-dire à tout le monde. Pendant que Rachid fonçait pour la ramener, elle mit dans la balance sa nouvelle expérience : son escapade sexuelle comparée à sa vie habituelle. Bien sûr, elle préférait le calme rassurant de sa famille, mais elle ne voulait pas rejeter ce qu’elle venait de vivre et qui l’avait rendue plus que radieuse.

-          Ne t’inquiète pas bébé. Tout va bien se passer. Pense à l’aspirine en rentrant.

Il la déposa à une centaine de mètres de sa maison. Cependant, avant de quitter la voiture, elle lui demanda quand serait le prochain rendez-vous. Oui, Véronique voulait revoir Rachid pour une nouvelle séance.

-          Tu as mon numéro. Tu m’appelles quand tu veux, dit-il très satisfait. On peut se dire pour vendredi prochain ? Hein, c’est bien ! Même rendez-vous, même heure. Allez, bisous !

Elle regarda partir la voiture avec une nouvelle angoisse qui pointait dans sa poitrine. Elle savait qu’il avait démissionné, elle n’aurait plus aucune chance de le croiser dans les couloirs, sauf que maintenant, elle voulait être sûre de le revoir.

Discrètement, elle s’aspergea de déo et croqua un tic-tac… A la maison, elle passa le test haut la main : personne ne s’était aperçu de son changement de personnalité en cours, même si elle avait l’impression qu’il y avait d’inscrit sur son front, en rouge, un énorme « salope » … Comme d’habitude ses enfants se chamaillaient pour avoir la commande de la télé, tandis que Michel, s’occupait du dîner. Il vint l’embrasser et ne décela rien de particulier. Elle n’eut même pas besoin d’utiliser le stratagème de l’aspirine, qu’elle jugeait un peu ridicule. La soirée se passa comme d’habitude : ennuyeuse mais rassurante.

Pendant qu’elle vaquait à ses occupations, Rachid vint se mêler à ses préoccupations ménagères quotidiennes : il prit même la première place dans ses pensées. Il devait être vraiment malin. En fin de compte, il avait tout organisé pour que tout se passe bien : y compris son retour à la maison. Ce qui voulait peut-être dire qu’il avait l’habitude de ce genre de manipulation. Elle s’inquiéta du mot qui venait d’apparaitre dans sa tête : manipulation. Non, Rachid n’était pas comme ça, pas lui. C’était un rustre séduisant mais pas si intelligent que ça : il aurait une meilleure situation…

Ça ne faisait pas plus de deux heures qu’ils étaient séparés qu’elle avait déjà envie de le voir ou de lui parler. Elle prit la décision de l’appeler. Pour ça, elle s’assura que tout son monde soit bien localisé dans la maison avant de monter s’isoler dans sa chambre :

-          Allo Rachid ? C’est moi, tu vas bien ?

-          Bah oui ! Qu’est-ce qu’il y a bébé ?

-          Rien ! Je voulais te dire…euh, je voulais t’entendre.

-          Ben voilà, tu m’entends…moi aussi, j’ai envie de te revoir, mais va falloir attendre vendredi prochain. Tu pourras tenir jusque-là, bébé ?

-          Je ne sais pas… Oui, bien sûr… Faut que je te laisse. Bisous, à vendredi.

Elle avait entendu des pas qui s’approchaient de la porte de sa chambre, Michel ne devait pas être loin. Elle raccrocha à contre cœur, elle serait restée pendu au bout du fil pendant des heures, rien que pour entendre sa respiration. Elle tremblait. Elle se rendit compte qu’elle était prostrée, assise sur le lit. Drôle de position pour téléphoner. Michel entra sans frapper :

-          Bah alors ? Qu’est-ce que tu fais ? On t’attend pour dîner.

-          Rien, j’ai mal à la tête. Sûrement un coup de froid… Il nous reste de l’aspirine ?

-          Regarde dans la salle de bain. C’est toi qui range tout ici.

-          Oh ! ça va, hein ! Je te rappelle que je fais tout dans cette maison. Je suis fatiguée de tout faire, d’ailleurs.

-          Bon, je vois que tu es un peu malade. Pas la peine de s’énerver pour si peu. Tu n’es pas en mesure de discuter. Je te laisse. A tout à l’heure.

-          Oui c’est ça ! laisse-moi... Vous pouvez dîner sans moi. Je débarrasserai et je mettrai le lave-vaisselle en route. Comme d’habitude.

Michel avait rompu la discussion assez rapidement ; ce qui l’arrangeait. Jusqu’à présent, elle acceptait son rôle de bonniche sans discuter, c’était le prix pour avoir ce niveau de vie qu’elle jugeait encore très satisfaisant. Et puis, toutes les femmes de sa famille et ses amies faisaient pareil. Une vie identique qui l’avait rassurée mais le système se fracturait : Rachid avait tout fait exploser. Son corps le réclamait. Il fallait qu’elle se calme. Elle devrait parler à quelqu’un : Maryse était toute indiquée. Une soirée shopping allait avoir lieu dès la semaine prochaine. En attendant, il fallait rétablir le statu quo ante à la maison pour passer un week-end au calme.

Didier Kalionian - Le Blog Imagnaire © 2018

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