D'une vie 19

 

   Le bar se remplissait doucement en cette fin d’après-midi. Ils se placèrent en salle : Véronique prit place sur la moelleuse banquette en cuir et Rachid sur une chaise, juste en face d’elle. Ils commandèrent des cafés, plus un calva pour lui :

-          Ça te va bien ce bleu sur tes paupières, dit-il en préambule.

Ce petit compliment désamorça la bombe qu’elle s’apprêtait à sortir. Tout d’un coup, elle n’eut plus de reproche à faire. Elle n’ouvrit la bouche que pour le remercier : comme une petite fille qu’on vient de récompenser d’une sucette pour avoir fait un beau dessin… Rachid se fendit d’un de ses plus beau sourire, celui où toutes ses dents jaunies par le tabac luisaient, encadrées par des lèvres lippues ; gourmandes à souhait :

-          Ne t’inquiète pas. Personne ne saura jamais rien sur nous deux.

-          Il faut qu’on arrête. Rachid, je ne veux pas continuer. J’ai un mari et des enfants.

-          Et alors, moi aussi !

-          Ah bon ?

Elle fut surprise de cet aveu :

-          Oui, mais je ne vis pas avec eux. Je veux dire, avec la mère et mon fils. Je paie une pension quand je peux.

Elle soupira. Elle était quelque peu rassurée :

-          Qu’attends-tu de moi ?

-          Je ne sais pas. Et si je n’attendais rien, par exemple ? Et si on se laissait faire pour voir ? On est des adultes. On peut s’offrir du bon temps et avoir un jardin secret, non ? J’aime bien ton côté « sainte nitouche » élégante, un peu précieuse. Tu m’as plu dès que je t’ai vu. Tu m’as aimanté. Je ne suis pas un dragueur du dimanche. Je n’ai pas quatorze ans non plus. J’ai envie de toi, tu me plais grave, comme jamais une fille m’avait plu avant.

En entendant ses mots, elle avala son café d’un trait : elle paniquait :

-          Tu veux un autre café ? Allez, ça ne te fera pas de mal. Avec un calva, tu vas voir, c’est bon à cette heure-ci. Le café révèle le goût de la pomme. C’est un vrai plaisir, dit-il en hélant le serveur.

Elle but une goutte de café puis un trait de calva. Elle sentit l’alcool descendre au fond de sa gorge et lui bruler l’œsophage. Une larme apparut au coin des yeux. Elle toussa un peu, puis elle reconnut le goût de la pomme qui lui tapissait le palais. Elle eut comme une révélation. Elle n’aurait jamais cru qu’elle pouvait apprendre quelque chose d’un peintre en bâtiment. Elle était surprise. Rachid répondit à son émerveillement par un rire tonitruant. Ils rirent tous les deux.

Les yeux malicieux de Rachid la contemplaient comme un fruit mûr prêt à être cueilli. Elle se sentait désirée et ça lui plaisait. Son petit baratin avait fait mouche. Il n’avait plus qu’à tendre la main pour récolter ce qu’il avait semé, pensa-t-il.

-          Allez ! Dis-moi que je ne te plais pas. Allez ! Dis-moi que tu n’as pas aimé dans la voiture !

-          Ce n’est pas la question. Si, tu me plais bien. Oui, c’était bien, mais il faut qu’on arrête, bafouilla-t-elle.

-          C’est un peu tard, maintenant. Tu as déjà passé un cap. On en n’est plus à se draguer et je sais que tu veux qu’on recommence. Ça se voit dans tes yeux.

-          Ah bon ?

-          Oui, c’est même écrit sur ton visage, affirma-t-il.

Et justement, son visage s’empourpra d’un coup. Elle eut envie de pleurer et de rire en même temps. Mais alors ? Tout le monde devait le voir aussi ?

Rachid manœuvrait cette femme comme à la parade : sa stratégie fonctionnait. Il se sentait comme un chat tapit dans les hautes herbes, surveillant sa proie en silence, ne bougeant que pour avancer. Et maintenant, il avançait, il accélérait même, sa proie allait tomber entre ses griffes. Contre toute attente, Véronique succombait à son charme.

Il lui prit la main, puis la porta à ses lèvres. Il y déposa un délicat baiser qui transporta Véronique vers des hauteurs stratosphériques. Puis, revenue aussi vite sur Terre, elle bondit de son siège, paniqué parce ce qui se passait. Elle scruta la salle, de peur d’y voir une connaissance, mais non, personne ne faisait attention à eux. Rachid la tranquillisa et l’invita à se rassoir. Et c’est ce qu’elle fit. Elle s’était enfin rendue sans condition. Le rendez-vous pouvait se terminer, il n’y avait plus aucune raison de continuer à palabrer… Il lui proposa de la ramener au plus proche, mais pas devant chez elle.

Par chance, il était garé dans la rue et non sur le parking de l’entreprise. A peine avait-elle mis sa ceinture de sécurité, qu’il l’embrassa goulument. Il aurait presque avalé sa bouche et une partie du visage. Elle rit de son empressement : jamais auparavant quelqu’un ne s’était autant appliqué pour la séduire. Elle essuya la salive de Rachid de sa bouche : un vrai baiser gluant. Jamais elle n’aurait pu imaginer qu’elle aurait un jour un amant, et un Arabe de surcroit :

-          Au fait, j’ai trouvé un autre boulot, mieux payé. Je démissionnerai en fin de semaine. Ça sera plus pratique pour nous voir, entre autres.

-          Ah bon ? Oui, ça sera mieux, en effet, dit-elle après quelques secondes de réflexion.

-          Tu n’en parles à personne. Je te le dis, c’est tout. Maintenant, j’ai confiance en toi.

-          Oui tu peux, bien sûr !

-          On se verra vendredi soir. Je passerai te chercher en sortant du boulot. On ira chez moi. Ce n’est pas très loin de chez toi. Je te ramènerai après.

-          Après ? On fera quoi chez toi ?

-          Devine !

Elle ne put s’empêcher de rougir à nouveau.

Véronique suivait du regard chaque geste qu’il pouvait faire en conduisant. Son corps massif transpirait une sensualité qu’elle n’espérait pas dans cette vie. Elle ne se souvenait plus si elle l’avait un jour désirée ou si elle avait su que ça pouvait provoquer du plaisir rien qu’en y pensant.

Elle s’affaissa dans son siège, un peu sonnée par le calva et cette chaleur qu’elle ressentait dans tout son corps. Rachid la regardait en souriant. Il la déposa à une centaine de mètres de sa maison, puis fila dans la foulée.

Le reste de la semaine fut tranquille pour Véronique. Elle ne vivait que pour ce vendredi soir.

Didier Kalionian - Le Blog Imagnaire © 2018