D'une vie 19

 

 

   Véronique était une femme discrète, dont la beauté moyenne n’était pas vraiment mise en valeur. Pourquoi faire d’ailleurs ? Elle n’avait jamais eu à plaire qu’à son mari. Aujourd’hui, c’était différent. Elle devinait qu’elle avait un potentiel de séduction non exploité, qu’il fallait qu’elle mette en avant. Ce matin-là, fard à paupières et rouge à lèvres firent leurs apparitions.

Véronique ne se farda pas comme elle l’aurait voulu : elle allait au bureau, pas dans une boite d’échangistes... Si le maquillage était une chose, la garde de robe en était une autre. Ses vêtements stricts ne lui allaient plus : elle ne se voyait plus les porter… Son miroir lui renvoyait l’image d’une vielle fille morne et sans relief ; ce qu’elle n’était plus, pensa-t-elle.

Elle voulait plus de fantaisie : il fallait qu’elle change de style. Décidément, Biba avait raison sur tout. Il fallait qu’elle organise une soirée shopping avec Maryse : Michel ne s’inquièterait de rien s’il savait qu’elles étaient ensemble.

Décidément, Véronique s’en donnait du mal pour plaire à cet homme. Plus elle réfléchissait et plus elle se disait que Rachid commençait à occuper une place dans sa tête. L’idée l’amusait, elle était séduisante, mais elle n’avait aucune chance d’aller quelque part. Etait-elle amoureuse ? Et lui ? Pour le moment, elle avait franchi un pas énorme en couchant avec lui : elle n’aurait jamais cru être capable de ça.

En arrivant au bureau, Véronique eut une petite surprise : Léopold était déjà là, occupé à ajuster sa mèche, avant d’ouvrir ses premiers dossiers… Elle vit un petit sachet en papier devant son clavier. Elle s’approcha en le fixant, nerveusement, tout en restant silencieuse. Léopold vint briser ce silence naturellement :

-          Quelqu’un a déposé ce sachet sur ton bureau. Ne me demande pas qui c’est ? j’en sais rien.

Elle le ramassa prudemment et vit qu’il s’agissait d’un sachet de croissants. Deux croissants au beurre. Elle se doutait bien qui avait fait ce petit cadeau :

-          Tout ce suspens pour des croissants…Véronique, il n’y a pas de quoi s’exciter. On dirait que tu as vu un fantôme ?

-          Oui, c’est vrai, hein !... Tu en veux un ? En tout cas, c’est gentil. Je ne sais pas qui nous a offert ces croissants, mais ça fait plaisir.

-          Nous ? Non, c’est à toi qu’on les a offerts : c’est sur ton bureau, pas sur le mien. J’en veux bien un. Au fait, ça te va bien ce maquillage… Je vais aller chercher un café. Tu en veux un ?

-          Oui merci, dit-elle pensivement.

Elle savait bien que Rachid était le mystérieux livreur de croissants. Elle trouvait l’idée charmante mais dangereuse. Cet imbécile allait tout faire capoter. Il s’emballait vraiment...

Léopold avait remarqué le maquillage, donc ses autres collègues le verraient aussi. C’était un bon point qu’elle s’attribua sans complexe. La journée commençait bien.

A 17h, elle n’avait toujours pas vu Rachid. Aucun de ses collègues n’avaient fait de compliments sur un quelconque changement. Elle en était déçue. Elle passait toujours autant inaperçue. Pire, Maryse n’avait rien vu non plus. Décidément, plus rien n’allait de soi dans son monde.

A la maison, ses enfants ne remarquèrent rien, mais elle en avait l’habitude. Elle aurait pu rentrer avec un sac à patates sur la tête qu’ils ne l’auraient pas vu non plus. Quant à Michel, il se contenta d’un rictus amusé mais ne fit aucun commentaire. Elle avait commencé un timide changement dans son apparence qui ne faisait pas vraiment son effet. Elle continuait d’être incolore et inodore : un quasi fantôme.

Le lendemain matin, elle arriva un peu plus tôt au bureau dans l’espoir de surprendre celui qui déposait les croissants sur le clavier de son ordinateur. Elle ne fut pas déçue du résultat :

-          J’étais sûre que c’était toi, dit-elle en le faisant sursauter.

-          Oui hein ! Je me suis dit que ça te ferait plaisir.

-          Tu veux aussi que tout le monde le sache ? dit-elle nerveusement. Je ne sais pas où tout ça va nous mener, mais j’aimerais qu’on arrête. S’il te plait, Rachid. Est-ce que tu m’écoutes ?

-          Oui Véro, je t’écoute. Il n’y a rien de terrible à offrir des croissants, non ? Arrête un peu ton mytho. Je m’en fous des croissants, par contre je voudrais qu’on se revoie un soir, tous les deux, pour un diner romantique, un truc comme ça.

-          Mais tu es complètement sonné ma parole ? Comment vais-je dire à mon mari que je sors dîner avec un collègue ?

-          Ben, tu viens de le dire. Tu sors avec un collègue. En tout cas, tu n’as pas dit non.

-          Si, je te dis non.

-          Je passerai ce soir pour avoir ta réponse, dit-il en faisant mine de vouloir l’embrasser.

Rachid quitta Véronique sans effusion et sans se retourner : il le savait, son côté bulldozer agaçait Véronique au plus haut point. Il était encore tôt mais les bureaux commençaient à se remplir ; s’il voulait la revoir, il lui fallait jouer le jeu et rester invisible.

Véronique était sur les nerfs. Elle ne savait plus comment se dépêtrer de ce gros lourdaud. Elle savait qu’elle avait pris un risque inconsidéré, et maintenant, elle allait en payer le prix. Les larmes lui vinrent presqu’aux yeux. Elle renifla, se moucha et alluma son ordinateur : il était temps qu’elle pense à autre chose.

La journée fut stressante. Elle devint obsédée par l’horloge qu’elle ne quittait plus des yeux. Léopold fut surpris par son stress : sa nervosité était réellement inhabituelle. Elle s’attendait à tout moment à voir surgir Rachid.

Elle s’apprêtait à partir quand elle tomba nez à nez avec lui, sous les yeux de Léopold, étonné. Véronique en était rouge de confusion.

-          Bonjour Rachid, que faites-vous ici ? demanda Léopold. Si c’est pour un problème avec votre fiche de paie, vous devez voir ça avec votre chef d’atelier.

-          Ah ! Euh oui ! Excusez-moi de vous embêter, bafouilla-t-il. Je ne savais pas.

Véronique avait pris ses affaires et se dirigeait prestement vers le couloir sans faire attention à Rachid qui baragouinait des excuses à Léopold. Elle appela l’ascenseur, pria intérieurement pour qu’il arrive le plus vite possible. La cabine se présenta en même temps que Rachid, malheureusement :

-          Tu es content de toi ? Je t’avais demandé de rester discret et toi, tu viens dans mon bureau, devant mon chef, faire le beau… Je t’en supplie, laisse-moi tranquille, dit-elle dès que les portes de l’ascenseur furent fermées.

-          J’ai bien le droit de parler avec des gens des bureaux quand même, je ne suis pas une racaille. Et puis, je suis venu voir les comptables, pas toi en particulier. C’est toi qui fais tout une histoire, et si tu continues, c’est toi qui vas attirer les soupçons sur toi.

Là, il avait marqué un point. Véronique se tut le temps de la descente. Il fallait qu’elle réfléchisse un peu plus. Elle s’emballait :

-          Ecoute-moi, dit-il. On va boire un verre quelque part dans le coin et on en discute tranquillement. On laisse tomber le diner. On fera ça une autre fois.

-          D’accord, mais pas longtemps. Juste un verre alors, céda-t-elle.

Elle était pressée de s’éloigner de l’entreprise. Ses joues rouge écarlate trahissaient toujours son humeur. Rachid marchant plus vite, lui montrait le chemin vers le bar le plus proche, pendant qu’elle trottinait derrière lui, ses talons claquant sur le bitume.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire © 2018