D'une vie 19

 

 

   Michel était dans le salon qui attendait sa femme, prêt à lui faire une scène. Véro n’eut pourtant, aucun mal à trouver une excuse :

-          Non mais t’as vu l’heure ? Pourquoi tu ne répondais pas ? Je me suis inquiété, dit-il fermement.

-          Je n’ai pas entendu sonner le portable, il y avait trop de bruit. Cette fête a duré trop longtemps. J’étais avec JP et impossible de le quitter : il ne me lâchait pas, répondit-elle sur un ton faussement énervé.

Michel avait fait un pas vers elle pour au moins l’embrasser en signe d’apaisement, mais elle recula :

-          Je vais aller me laver un peu. Je sens la cigarette et l’alcool, c’est une horreur… Va te coucher, j’arrive tout de suite, dit-elle en s’éloignant rapidement.

Elle venait de mentir à son mari : c’était la première fois.

Là aussi, l’excuse était toute trouvée pour se débarrasser de l’odeur charnelle de Rachid et de ce qu’il lui avait laissé entre les jambes. Elle ne se sentait pas vraiment souillée, mais un peu coupable.

Dans le lit, elle fit semblant de s’endormir d’un coup, alors que son cerveau était pleinement en action et l’empêchait de trouver le sommeil… Elle se sentait coincée. Comment allait-elle faire lundi matin ? Elle avait réussi à anesthésier les soupçons de Michel. Rachid avait été formel : personne ne les avait vus. Elle espérait maintenant qu’il ne s’en vanterait pas non plus… Mais il y avait une chose que Véronique ne pouvait pas oublier : elle avait joui. Elle ferma les yeux sur ce souvenir.

Le week-end fut compliqué, elle avait du mal à récupérer de la soirée du vendredi, elle somnola quasiment jusqu’au dimanche soir. Ce n’était vraiment pas de son âge. On ne l’y reprendrait plus, se disait-elle.

Cependant, son esprit était embué par des contradictions successives. Un coup elle était heureuse de ce qui s’était passé, un coup elle culpabilisait. Elle n’arrivait pas à choisir entre ce qui lui apparaissait comme bien ou mal… Elle essayait de faire bonne figure devant sa famille, mais son mutisme intriguait même ses enfants, qui d’ordinaire, ne se souciaient que de leurs petits centres d’intérêts. Quant à Michel, il ne vit rien d’extraordinaire, elle était sonnée par cette soirée, c’était tout.

Elle se présenta à l’heure à son bureau en espérant que personne ne la remarquerait aujourd’hui. Mais ce qu’elle remarqua, c’est que ses collègues faisaient réellement comme d’habitude : ils l’ignoraient. Pour une fois, son invisibilité lui servait parfaitement… Léopold s’occupait déjà de l’impeccabilité de sa coiffure. Maryse vint quand même lui apporter un café. Ce lundi démarrait bien pensa-t-elle. Il ne manquait plus que Rachid reste discret et tout rentrerait dans l’ordre. Son écart de vendredi ne serait plus qu’un lointain souvenir : un faux pas dans son monde parfait.

Justement, elle ne vit pas Rachid ce matin-là : il avait dû embaucher de bonne heure. De toute façon, elle ne voulait plus le voir ; voilà, plus elle y réfléchissait et plus elle semblait maitriser la situation.

Tout le monde s’était remis de la fête et l’avait aussi vite oubliée : il valait mieux, du reste… JP, en vrai fêtard se montrait rarement un lendemain de cuite. Heureusement, ses collaborateurs qui avaient l’habitude de ses frasques, tenaient fermement la boite.

Véronique espérait qu’il se souviendrait des efforts qu’elle avait fait, en restant quasiment jusqu’au bout de la soirée. Dans cette entreprise, c’était un critère non négligeable à ajouter à l’excellence de son travail, pour obtenir une augmentation en fin d’année.

En fin d’après-midi, elle commença à s’inquiéter de n’avoir aucune nouvelle de Rachid. Ce n’est pas qu’elle voulait le rencontrer ; au contraire, elle voulait absolument l’éviter et être sûre de pouvoir le faire.

Juste un peu avant de quitter son bureau et l’entreprise, elle tomba nez à nez avec lui :

-          Véro ? Ça va ? On peut se parler ? dit-il, d’une voix calme.

-          Je n’ai pas le temps. Il faut que je parte. Une autre fois, répliqua-t-elle.

Il n’y avait plus personne dans les autres bureaux. Léopold était parti. Rachid n’était pas venu par hasard : il savait ce qu’il faisait.

-          Allons, Véro ! il n’y a plus personne, on est que tous les deux. Relax, quoi !

-          S’il vous plait ! Laissez-moi passer ?

-          Fais pas ta mijaurée, là, hein ! Je ne t’ai pas poussée à venir avec moi dans la voiture. Tu le voulais bien… Je suis sûr que ça t’a plu, hein ?

-          Ce n’est pas la question. Il vaut mieux arrêter ça maintenant : ça ne m’intéresse pas.

-          Ah oui ? et ça ? ça t’intéresse ? dit-il en l’embrassant fiévreusement.

Véronique se sentit soulevée du sol comme par magie : les grosses mains de Rachid la tenaient à bout de bras : fermement, fortement. Puis, il colla ses lèvres sur les siennes, sans oublier de lui mettre la langue dans la bouche. Une langue énorme pour la petite bouche de Véro. Son odeur corporelle était forte en fin de service : elle se sentit légèrement indisposée :

-          Espèce de mufle, lui dit-elle en se dégageant difficilement. Tu n’es vraiment qu’un bœuf mal élevé.

-          Oh ! Sans blague ? Et toi, tu es une sainte nitouche, peut-être ? lança-t-il rigolard.

-          Laisse-moi passer. Je veux rentrer chez moi.

-          Ok ça va ! Pas la peine de s’énerver. Vas-y ! Va-t’en ! Pauvre pimbêche !

Rachid avait lâché le dernier mot avec mépris. Véronique fut touchée : elle baissa les yeux, d’un air triste.

Elle ne bougea pas.

Elle ne savait plus ce qu’elle voulait de toute façon. Le baiser pas si inopportun de Rachid venait de rallumer une bulle d’excitation qu’elle pensait éteinte depuis son mariage. Alors, en la voyant indécise, Rachid tenta une dernière fois de l’embrasser. Véronique se laissa faire, s’abandonna. Elle pleura un peu aussi. Elle voulait culpabiliser mais rien n’y faisait, elle était conquise. Elle vivait l’histoire d’une petite fille qui avait des choses à se reprocher, mais qui aimait se faire gronder.

Tout d’un coup, elle comprenait ce qu’elle avait lu dans les magazines. Elle venait de changer de caste : elle était désormais une femme avec un amant, ce qui impliquait, éventuellement, d’avoir un nouveau comportement… Sans le savoir vraiment, elle devenait complice de Maryse : elle venait de se hisser à son niveau… Bon, Rachid n’était pas vraiment aussi beau que le banquier de Maryse, mais c’était un premier coup d’essai… Oh ! Elle se voyait maintenant en reine de la nuit, en Mata-Hari de banlieue, en croqueuse d’hommes. C’était peut-être un peu trop, mais l’idée germait.

La transformation démarra dès le lendemain, dans sa salle de bain…

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

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