D'une vie 19

   Les pots organisés par Jean-Pierre, le patron, se terminaient toujours tard dans la soirée. L’alcool y coulait à flot, et il n’était pas question d’échapper à ce rituel : tout le monde devait boire son verre, voire plus. Il était même mal vu de ne pas célébrer ce qui était considéré par tous les employés, comme la fête nationale de la boite… L’anniversaire de JP se terminait souvent en apothéose : il y en avait toujours un qui dépassait les bornes, pour la plus grande joie des employés qui pouvaient s’en moquer après. Se mettre mal au boulot est plutôt déconseillé et JP adorait épingler la victime de l’année… Véronique y allait accompagnée de Maryse et du gentil Léopold : ils formaient le trio de base qui ne se mélangeait pas aux autres. Ce jour-là, Rachid, qui faisait également parti des conviés, s’invita dans le petit groupe, histoire de faire plus ample connaissance avec tout le monde. Il n’était pas venu les mains vides : une seconde coupe de champagne était prévue pour Véronique. Il la lui donna directement sans se gêner le moins du monde, et s’imposa avec naturel en choquant les deux verres.

La carrure imposante de Rachid fit imploser le trio qui s’éparpilla, au grand dam de Véronique. Elle se sentit bousculée, envahie, enveloppée… Ce jour-là, il sortit le grand jeu. Son plus beau sourire dévoilait une dentition parfaite, des grandes dents carnassières, posées dans une grande bouche, prête à rire fort de tout et à tout dévorer. Elle se sentit tout de suite mal à l’aise et chercha à s’extirper de cette emprise, mais sa maladresse joua contre elle… En voulant s’échapper, elle renversa sa coupe de champagne sur la belle chemise de Rachid. Elle en devint instantanément rouge de confusion. Elle bégaya des excuses à peine audibles. Rachid contenait tant que mal sa gêne : la tache se voyait. Tout le monde avait vu le petit incident, sans gravité non plus, mais il mettait Rachid dans une mauvaise position. Véronique l’aida tant bien que mal à réparer. Elle tapota la tâche avec une serviette : ce qui les fit rire tous les deux. Elle lui tapotait délicatement le pectoral droit : il était bien bâti. Le ridicule de la scène leur sauta aux yeux. Ils étaient ridicules mais ils riaient. Véronique formula des excuses plus sonores mais Rachid les balaya d’une main en récupérant sur un plateau qui passait, deux autres coupes. Ils trinquèrent ensemble et burent, toujours en riant. Personne ne s’intéressait à ces collègues aussi hilares que le reste de l’assemblée, d’ailleurs.

La fête battait son plein. JP était content : lui était saoul depuis longtemps. Il tenait bien l’alcool, mais il préférait boire en compagnie de ses chefs de chantier que des personnels des bureaux. Ils étaient tous au whisky, ils avaient laissé tomber le champagne depuis longtemps… Il avait démarré en bas de l’échelle, et s’il avait bâti son entreprise comme un vrai self made man, il se comportait toujours comme un simple employé. Il était resté d’ailleurs très accessible. Le seul sujet où il ne se laissait jamais faire, c’était l’argent : qu’il rentre ou qu’il sorte, il tenait fermement les cordons de la bourse. Mais pour l’anniversaire de l’entreprise et le sien, il dépensait sans compter.

La nuit était tombée depuis un certain temps, maintenant. Ceux qui étaient encore là, étaient bien éméchés. Et contre toute attente, Véronique en faisait partie, discutant à bâtons rompus avec Rachid.

La musique était forte, elle n’entendit pas son portable sonner, enfoui qu’il était, dans son sac à main. Elle se dandinait plus qu’elle ne dansait : Rachid l’encourageant en tapant dans ses mains. Lui, se déhanchait plutôt et il le faisait bien : imprimant à son bassin un chaloupé plus proche du zouk que du raï… Ils buvaient toujours autant mais ne se souciaient de rien. Véronique finit quand même par regarder sa montre. Elle n’en crut pas ses yeux : 1 heure du matin. Elle prit peur. Comment allait-elle rentrer ? A cette heure-ci, il n’y avait plus de bus ni de trains de banlieue. Rachid, en bon chevalier servant, lui proposa de la raccompagner en voiture. De toute façon, ils ne travaillaient pas le lendemain, elle avait une réelle excuse pour ne pas être rentrée plus tôt. Une fois dans la voiture, les choses se gâtèrent :

-          Oh lala ! Mon mari m’a laissé dix messages, dit-elle paniquée.

-          Ben, c’est pas grave. Tu as une excuse. C’était l’anniversaire du patron… Tu le lui avais dit j’espère ?

-          Oui, bien sûr ! … Mais j’aurais dû partir plus tôt.

-          Alors, tout va bien. Véro, ne t’en fais pas. Je témoignerai s’il le faut, dit Rachid, le plus simplement du monde.

Véronique s’aperçut que cette soirée venait indiscutablement de les rapprocher. Non seulement Rachid la tutoyait, mais maintenant, il lui donnait du « Véro ». Personne, à part son mari, ne pouvait se permettre une telle familiarité. Elle se permit de le lui dire, tout en hoquetant : ce qui le fit rire aux éclats. Un rire tonitruant qui la secoua et la fit rire aussi. Puis, dans un geste d’une extraordinaire douceur, il s’approcha d’elle et l’embrassa sur la bouche. Elle se recula dans le siège pour lui échapper. Elle avait l’air choquée mais elle fut bien incapable de prononcer un seul mot. Elle ne savait pas ce qu’il fallait faire ou dire. Elle était un peu hagarde. L’alcool faisait encore faire son effet. Rachid reprit son rapprochement stratégique et sans plus de cérémonie, entreprit de l’embrasser à bouche que veux-tu. Goulument, fiévreusement. Cette fois-ci, elle se laissa faire. Son consentement n’était plus nécessaire : il était acquis.

La vielle Renault Mégane cabossée était toujours garée sur le parking de l’entreprise et n’avaient pas bougé d’un pouce depuis qu’ils s’étaient installés dans la voiture. Heureusement, le parking était quasi désert à cette heure-ci. D’ailleurs, en arrivant, Rachid s’était rangé un peu à l’écart des autres employés…

Il faisait toujours nuit noire.

Véro sentit la fièvre monter au niveau de ses tempes : soudain, elle eut la tête qui bouillait. Il allait se passer quelque chose : elle le savait, c’était désormais, inéluctable… Rachid ne se contentait plus de l’embrasser, il la pelotait carrément. Ses mains couraient le long de son soutien-gorge, lui malaxaient les seins, lui enlevaient sa chemise. Il bascula les sièges en position couchée. Surprise, Véro gloussa : ce qui les fit encore rire. Sans aucun doute, ils étaient à l’unisson de leurs désirs. Il enleva sa chemise, dégageant ses bras musculeux et poilus. Son parfum mélangé à sa sueur sentait fort et enivra la petite Véro. Il baissa son pantalon pendant qu’elle essayait d’enlever sa culotte. Elle ne savait plus ce qu’elle faisait mais elle voulait le faire : elle voulait succomber... La tête embuée par des restes de vapeur d’alcool : non ! elle n’était pas saoule, elle flottait comme dans un halo lumineux.

Rachid la pénétra d’un coup et s’activa sans ménagement pendant cinq bonnes minutes. La position n’était pas facile à tenir dans la voiture, son gabarit se heurtait aux parois, s’accrochait au levier de vitesse, s’emmêlait dans une ceinture de sécurité. Il l’écrasa littéralement. Il jouit rapidement, mais elle était comblée. Elle n’avait jamais ressenti une telle chaleur entre ses jambes : elle aussi avait joui. Il était fort et vigoureux : tout ce qu’elle avait secrètement désiré toute sa vie, réalisa-t-elle.

Il se dégagea difficilement, coincé dans l’habitacle. Il réussit à ouvrir la portière, à sortir pour se rhabiller en espérant que personne n’observait. Il lui tendit une main pour la relever. Elle était débraillée. Elle s’essuya discrètement et rapidement comme elle put, se rajusta maladroitement. Elle était tendue mais calme. Il fallait vraiment qu’elle rentre.

Sur le trajet, elle n’ouvrit pas la bouche jusqu’à l’arrivée devant sa maison où toutes les lumières étaient éteintes. Rachid tenta de l’embrasser une dernière fois mais elle refusa, apeurée. La fête était bien finie.

Elle quitta la voiture sans un mot, sans se retourner. Rachid la suivit du regard un moment, espérant un message, un signe de sa part, mais elle rentra chez elle et referma la porte. Il démarra, alluma une cigarette qu’il coinça entre les dents, enclencha une vitesse et disparut dans la nuit.

Rachid était déçu que cela se termine ainsi mais il fallait relativiser : il était content d’avoir pu tirer un coup avec une des secrétaires du patron. Il en était plutôt fier. Bon, il n’avait pas eu le temps d’enfiler un préservatif mais il n’y avait pas de risque avec ce genre de fille. En fait, il s’en foutait. Elle ne s’était rendu compte de rien, c’était le principal. Ça lui avait plu, il le savait… Lui, était satisfait. Maintenant, il fallait trouver une stratégie pour recommencer. Ce genre de fille coincée en redemande toujours, et ça tombait bien, lui en redemandait déjà. « Lundi, sera une journée décisive pour un quitte ou double », pensa-t-il.

Didier Kalionian - Le Blog Imaginaire (c) 2018

(Si cette histoire vous a plu, n’oubliez pas de liker. Merci. Retrouvez la communauté des lecteurs sur Facebook, DKalionian BlogImaginaire)